Les années 90 ont marqué une première vague de transformation du secteur financier, rendue possible par la numérisation des activités et l’apparition d’Internet, puis par l’ébauche des premiers modèles de désintermédiation. Mais jusqu’à récemment, la plupart des promesses « révolutionnaires » n’ont pas été tenues. Si le web et le digital en général ont abattu quelques barrières, les modèles de finance digitale ébauchés depuis n’ont pas bouleversé le paysage. Mais avec l’irruption des Fintech, la donne ne serait-elle pas en train de changer ? Décryptage de Laurent NIZRI, Fondateur du Paris Fintech Forum, CEO Altéir Consulting, et Vice-Président de l’Acsel.

Les années 90 ont marqué une première vague de transformation du secteur financier, rendue possible par la numérisation des activités et l’apparition d’Internet. Initiée dans le monde du trading, elle s’est peu à peu étendue aux segments de l’épargne, du crédit, de la banque de détail, puis du paiement. Mais, jusqu’à récemment, la plupart des promesses « révolutionnaires » n’ont pas été tenues. A titre d’exemple, la désintermédiation tant promise a surtout mené à l’apparition de nouveaux intermédiaires. Si le web et le digital en général ont abattu quelques barrières, les modèles amorcés à l’époque n’ont pas bouleversé le paysage, contrairement aux nombreux effets d’annonce qui n’avaient rien à envier aux « guerres » et autres « morts des banques » clamées à nombreux renforts de communication par certains experts et media en mal de retweets. Et nombreux sont les disparus aujourd’hui parmi ces nouveaux champions d’hier.

 

Paris ne s’est pas fait en un jour. Exemple emblématique, la révolution du paiement non plus. Mais force est de constater dans ce domaine que malgré la chute de nombreux nouveaux entrants – principalement due à la sous-estimation des volumes nécessaires pour survivre, à la surestimation de la maturité de certaines technologies et à l’importance de la valeur temps dans ce secteur – il est indiscutable que de nouveaux modèles émergent. Au-dessus de l’iceberg, un ou deux gros succès comme Paypal, survivant de cette première révolution, et de nombreux Apple Pay, Samsung Pay et autres copycats qui sont encore loin de générer autant de transactions que de tweets dans nos contrées. Mais les lignes bougent, et la partie immergée de l’iceberg, moins photogénique mais bien plus diverse, a vu naître de futurs géants, dont la croissance ne faiblit pas malgré la crise et dont les ratios de valorisation sur Ebitda laissent parfois songeurs : les prestataires de paiement en tout genre.

Les Fintech apportent un nouveau vent de disruption

Malgré ces évolutions et relatifs succès, à ceux qui, comme moi, ont vécu de l’intérieur au travers de projets emblématiques comme Zebank en 1999 cette première révolution, la situation du marché en 2015 peut paraître quelque peu décevante.

 

Et voici que depuis près de 2 ans arrivent de nouveaux acteurs, parfois désignés comme des « barbares », regroupés sous le nom de « Fintech ». A en croire les nombreux articles de presse et les tweet non moins nombreux « d’experts » en tous genres, ils pourraient détruire la banque traditionnelle, morceau par morceau. La nouvelle transformation numérique s’attaque à l’ensemble des activités bancaires traditionnelles – crédit, épargne, paiement, trading, financement d’entreprise, transfert d’argent, PFM, banque mobile, assurance,… aucun pan du monde bancaire et financier n’est épargné par cette frénésie de création de startups innovantes dans le domaine de la finance, et leurs financements non moins frénétiques par des VCs du monde entier.

Pourquoi cette fois serait-elle la bonne ? Pourquoi cette soudaine profusion mènerait-elle plus au succès qu’antérieurement ?

Dans les faits la révolution digitale actuelle du monde de la finance n’a plus rien à voir avec la première, et analyser la situation actuelle avec les yeux d’il y a vingt ans serait une grave erreur. Il serait trop long de lister ici tous les arguments au crédit de cette affirmation, mais quelques-uns suffisent à s’en convaincre.

 

Tout d’abord, les facteurs valables pour tous les secteurs de l’économie :

 

  • Avec le digital, l’univers des possibles n’est pas comparable. En 2000, moins de 300 000 foyers français étaient connectés à Internet, avec ce qu’on appelait alors le haut débit, mais qui ne satisferait même pas les usages de navigation web basiques actuels. Aujourd’hui plus de 8 foyers sur 10 (soit plus de 22 millions) sont connectés à Internet, la très grande majorité en haut débit, et près de 60 % des utilisateurs sont mobinautes.

 

  • Le digital n’est plus un media comme à la fin des années 90, c’est un instrument de prise du pouvoir par l’utilisateur/consommateur. Les relations s’inversent.

 

  • La vitesse de propagation des innovations n’a plus rien à voir avec les années 2000. Les start-ups lancent sur le marché des produits à peine quelques mois après les avoir imaginés. L’agilité devient le maître-mot : imaginer, créer, déployer, se tromper, et recommencer. A l’encontre de bien des cultures, en particulier du monde financier qui a (trop ?) peur de l’erreur dans ses process d’innovation.

 

  • Une transformation globale de nos sociétés occidentales qui atteint tous les secteurs de l’économie dans ses modes d’usage et de consommation. Les services financiers ne peuvent quoi qu’il arrive être épargnés.

Plus spécifiquement dans le monde de la finance, là aussi les temps sont bien différents :

 

  • Depuis 2008, l’aversion au risque du monde bancaire, provoquée entre autre par des régulations sans cesse plus contraignantes pour les banques, a créé une situation de manque d’offre dans certains secteurs – en particulier le crédit et certaines formes d’épargne. Les Fintechs profitent de cette carence et de leur agilité pour offrir de nouveaux services à ces cibles en attente.

 

  • Les autres législations européennes depuis 2008, comme par exemple la DME2, la DSP1, les directives MIF, MIFID, SEPA et bientôt la DSP2, vont toutes dans le sens de plus de concurrence, plus de transparence, plus d’ouverture, moins de coûts pour les consommateurs. Là encore, du pain béni pour le développement de nouveaux acteurs.

 

  • La prise de conscience par les clients du développement massif de l’automatisation des opérations de base de l’univers financier les mène à contester de plus en plus la tarification des services, qu’ils perçoivent le plus souvent comme une taxe, plutôt que le juste prix d’un service rendu. Les nouveaux entrants s’engouffrent dans cette brèche en offrant gratuitement tous ces services, ce qui ne fait que conforter cette perception de coût non justifié. Cette situation, ajoutée à la disparition des rentes liées aux « commissions sanctions », vont obliger les banques à revoir leur business model, à revaloriser et restructurer leurs réseaux de distribution et (enfin) à apprendre à vendre et commercialiser de véritables services à valeur ajoutée et du conseil.

 

  • L’avènement de la désintermédiation 2.0, la vraie : crowdfunding, P2P lending, paiement P2P, etc. autant de nouveaux concepts basés, entre autres, sur la mise en relation (plus ou moins) directe entre offre et demande, avec les gains que l’on peut imaginer en termes de coûts et de gestion des fonds propres. Difficile pour les acteurs installés de lutter sur ce terrain avec les ratios prudentiels qui sont les leurs. Les arguments de la confiance et de la sécurité restent leur principale ligne de défense, mais pour combien de temps ?

 

  • La mort annoncée – voulue par l’Europe ? – du modèle historique de producteur/distributeur des banquiers traditionnels ; en particulier en France, mais pas uniquement. En donnant à des tiers un droit d’accès quasi complet au compte d’un client, tant en consultation qu’en passage d’opérations, la DSP2 sera l’aboutissement de ce chemin initié depuis plusieurs années. On peut aisément imaginer alors la naissance de nombreux nouveaux acteurs et d’une myriade de services innovants qui, pour certains, relègueront les banques au rang de fournisseurs de briques de base (dont « l’infrastructure », que certains voudraient voir promue au rang de « service public »). Les services à valeur ajoutée devenant l’apanage de ces acteurs tiers spécialisés. Les banques doivent ainsi inventer un pan entier et nouveau d’activités BtoBtoC pour réussir à manager, valoriser et monétiser ces services indirects, et passer ainsi d’une logique défensive à une logique de conquête et d’innovation

 

  • Le développement des technologies autour de la blockchain et de ses concepts décentralisés, qui ouvre la porte à d’innombrables applications à terme, même si pour le moment cela reste encore du domaine prospectif pour le plus grand nombre.

Coopétition : l’avenir du secteur financier ?

On le voit, les arguments sont nombreux pour défendre la thèse d’une révolution annoncée des services financiers par le digital. Néanmoins, les startups de la finance, aussi rapides et agiles soient elles, auront besoin de gros moyens pour assurer leur développement et gagner la confiance du plus grand nombre, car, on le sait, les métiers de la finance sont des métiers de volumes et de temps long. Pour réussir sur le long terme dans ces secteurs, il faut du temps, de l’argent, et la confiance des clients.

 

Le temps, les acteurs historiques en ont largement profité durant la première révolution digitale. Ils l’ont encore aujourd’hui, mais dans une bien moindre mesure. Tous sont conscients que cet avantage est bientôt derrière eux. Ils disposent, en revanche, plus que jamais d’autres avantages : moyens financiers, confiance et connaissance des clients, et, ce qui peut parfois paraître comme une lacune mais qui peut aussi être un formidable levier s’il est bien utilisé, des réseaux de distribution étendus.

 

La révolution se fera donc ensemble, nouveaux entrants et acteurs historiques, dans un mode de coopétition gagnant/gagnant qui reste à inventer. Cette « coopétition » sera au cœur des échanges du prochain « Paris Fintech Forum », à Bercy le 28 janvier 2016 qui réunira 80 acteurs de la finance digitale Européenne, banquiers, assureurs, régulateurs et fintechs.

 

Laurent NIZRI,

CEO Altéir Consulting, Vice-Président de l’Acsel

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décembre 16, 2015 8:53
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