Evangéliste, chargé de la stratégie et de l’innovation dans les salles de marchés de la Société Générale, Stéphane Mallard s’intéresse aux technologies de rupture qui seront à la base des activités financières de demain. Selon lui, l’Intelligence Artificielle et le Deep Learning vont transformer le monde et la finance en particulier. En ligne de mire : la valeur de la relation, la confiance et la transparence. Parole d’expert.

Stéphane Mallard, interviewé à l'occasion de Bordeaux Fintech

Fintech Mag : Bonjour Stéphane Mallard. Tout d’abord, comment devient-on évangéliste dans un grand groupe international comme la Société Générale ?

Stéphane Mallard : D’abord, même si j’ai appris à coder très jeune, je n’ai jamais voulu m’enfermer ni me spécialiser dans une carrière plutôt qu’une autre, et puis, impossible de choisir ! J’étais passionné par la philosophie, la littérature, l’économie, l’informatique, la politique… J’ai donc choisi d’étudier à Sciences Po pour pouvoir « toucher à tout » et avoir une vue globale sur les grands enjeux du monde d’aujourd’hui. J’ai été recruté par la Société Générale pour travailler sur la transformation digitale des salles de marchés. J’ai commencé à réaliser des interventions en interne, auprès de petits groupes pour sensibiliser à l’arrivée de l’intelligence artificielle. Puis nous avons décidé avec mon équipe (Bernard Georges et Christelle Launois) d’industrialiser notre démarche en touchant un public plus large, parce que nous sommes convaincus de l’impact considérable de l’arrivée de l’intelligence artificielle. Nous avons ressentis un réel intérêt de la part des collaborateurs et une envie de s’emparer du sujet pour s’y préparer. Parallèlement, nous avons étendu l’audience à l’extérieur du Groupe en intervenant dans des conférences sur le digital, dans des écoles et d’autres entreprises.

Dans les entreprises américaines, le poste d’évangéliste est de plus en plus répandu. Chez Google, on connaît les célèbres Vint Cerf et Chade-Meng Tan (qui est évangéliste sur la méditation !) ou encore Jeff Barr chez Amazon. Mon rôle à la Société Générale consiste à traiter des sujets de rupture, comme l’Intelligence Artificielle ou la Blockchain, afin de faire évoluer les mentalités et préparer les collaborateurs aux changements qui s’annoncent. En tout, en à peine 1 an, j’ai touché plus de 5 000 personnes à la Société Générale et autant en dehors de la banque.

Fintech Mag : Que retiendrez-vous de l’année 2015 dans le secteur des Fintech ?

Stéphane Mallard : Incontestablement, l’accélération des levées de fonds et de la prise de conscience des avantages liés à l’Intelligence Artificielle et aux technologies de rupture qui émergent aujourd’hui. Par exemple, on vient de dépasser, au niveau mondial, le milliard de dollars investi dans la Blockchain cette année.

En matière d’intelligence artificielle, les méthodes d’apprentissage automatiques appelées « Deep Learning » mobilisent toutes les attentions. Le « Deep Learning » est une technique d’apprentissage profond, qui permet de résoudre des problématiques très complexes : par exemple, reconnaître un visage ou comprendre du langage parlé ou écrit. Il s’agit d’une logique exploratoire qui repose sur des hypothèses aléatoires (« et si ? », comme nos cerveaux) pour grouper des objets simples et en abstraire des concepts de plus en plus complexes (le « deep » de deep learning). Avec le Deep Learning, désormais, la machine apprend et comprend toute seule pour peu que l’être humain l’entraîne.

Tous les secteurs sont concernés. La devise de la Silicon Valley est en ce moment « Prenez n’importe quel business et ajoutez de l’intelligence artificielle ». Siri, l’application de commande vocale d’Apple ; les algorithmes de recherche de Google ainsi que son assistant vocal Google Now ; et Cortana de Microsoft, embarquent tous le Deep Learning et le font à rythme exponentiel. Au-delà de ces trois exemples, la technologie est utilisée pour reconnaître des émotions par les robots, pour la traduction en temps réel de conversations (Skype) et même la création de molécules pharmaceutiques… Et bien sûr, le Deep Learning est ce qui permet aux voitures autonomes, comme la Google Car de rouler en toute sécurité.

Les grands fonds d’investissement, comme Khosla Ventures et Greylock Partners, s’intéressent de près à la technique, comme les GAFA et autres grandes entreprises, telles que les banques (Goldman Sachs par exemple considère que l’intelligence artificielle pourrait apporter encore plus de rupture qu’Internet). Google, tellement convaincu que le Deep Learning va révolutionner les pratiques, vient de décider de libérer l’accès au code source de son intelligence artificielle.

Fintech Mag : Quels sont les avantages du digital en général, pour les entreprises financières ?

Stéphane Mallard : Au-delà des avantages liés à la technologie que nous connaissons tous (optimisation, accélération, proximité, facilité etc.), il y a un aspect dont on parle moins, mais qui pour nous est capital : le digital modifie en profondeur les interactions et fait de la valeur de la relation avec les clients l’élément le plus important pour les entreprises.

Avec le Big Data, les entreprises cherchent à mieux connaître leurs clients dans l’objectif de mieux leur vendre leurs produits. Le problème, c’est que cette approche se trompe de sens : on se met côté produit et on cherche à le pousser vers le client (Push Product). Le digital va obliger les entreprises à changer totalement d’approche et à se mettre du côté client, à se mettre à leur place, dans leur peau pour qualifier au mieux leur besoin et si le produit de l’entreprise est exactement ce dont le client a besoin, lui vendre. Si ça n’est pas le cas, lui dire avec honnêteté et transparence que les produits de l’entreprise ne lui correspondent pas (voire même lui recommander les produits concurrents !). C’est un changement radical de posture, parce qu’en adoptant cette attitude on créé une relation de confiance solide avec le client. Ce qui veut dire qu’à l’avenir il reviendra solliciter l’entreprise. C’est une opportunité pour les entreprises de développer des produits toujours plus en attentes avec les besoin réels des clients.

L’entreprise doit prendre conscience qu’elle n’a aucun intérêt à chercher à vendre à tout prix ses produits, mais plutôt qu’elle doit accompagner la réflexion de ses clients et bâtir la confiance. Petit à petit, les clients vont repérer les entreprises les plus transparentes, en qui ils peuvent avoir confiance et décideront de ne solliciter que celles-ci (au travers de leurs intelligences artificielles lorsqu’ils en seront équipées).

C’est ce qu’on appelle le « Pull Client » par opposition au « Push Product ». Au final, la technologie est secondaire, c’est bien la relation et sa valeur qui priment.

Fintech Mag : Que pensez-vous de la capacité de rupture de la technologie Blockchain ?

Stéphane Mallard : Je n’ai pas peur de prédire que la Blockchain va changer le monde d’aujourd’hui. Nous allons passer d’un monde centralisé, reposant sur des intermédiaires (un notaire, une station de taxis, un système de vote centralisé, une administration, etc.) à une approche distribuée, où chaque acteur va contribuer, en s’affranchissant de l’intermédiaire, à faire fonctionner et à maintenir des services (certains parlent même d’uberiser Uber !). Ses implications sont considérables parce que tous les secteurs de la société sont aujourd’hui centralisés.

La Blockchain repose sur le peer-to-peer, c’est-à-dire que les membres d’un réseau s’organisent seuls, via une logique de consensus sécurisée dans un algorithme (aucune action ne peut être réalisée sans consensus). Les avantages sont considérables : on pourrait accélérer drastiquement tous les transferts d’information, les rendre totalement sécurisés (chaque nœud du réseau possède une copie de l’intégralité de la Blockchain), diminuer considérablement les coûts de transferts d’information. Les applications aujourd’hui paraissent illimitées !

 

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décembre 3, 2015 9:23
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