Même s’il n’a pas encore atteint la cinquantaine, Stéphane Toullieux a déjà vécu plusieurs vies dans le domaine financier. Au CCF, puis à la Financière de l’Echiquier et plus récemment chez TLLX, société d’investissement qu’il a créée en 2014. Grâce à cette expérience, il a développé une expertise pointue de l’écosystème financier, avec une attention particulière portée aux technologies et à leur pouvoir de disruption. Stéphane Toullieux nous livre ici un regard original sur la Fintech et les grands enjeux auxquels sont confrontées les banques aujourd’hui.

Après avoir passé 8 ans au CCF, où il gérait des prises de participation, Stéphane Toullieux a pris la Direction du Développement de la Financière de l’Echiquier, qu’il a contribué à développer de manière spectaculaire. Si, à son arrivée en 2001, l’entité gérait environ 200 millions d’€ d’actifs, lorsqu’il quitte la Direction Générale, l’entreprise a plus de 7,5 milliards d’€ d’actifs sous gestion. En 2014, Stéphane Toullieux crée TLLX, entreprise de conseil, de recherche et d’investissement en fonds propres. Il est par ailleurs mentor dans le cadre du Startup Leadership Program.

Les prises de participation menées par TLLX ciblent principalement le monde de la finance et l’univers des start-ups, notamment dans la Fintech. Par exemple, la société détient 55% d’Athymis Gestion, une société qui gère 115 M€ d’actifs et avec qui Stéphane Toullieux a pour projet de développer un laboratoire visant à la création de nouvelles solutions d’épargne. TLLX détient en outre 5% de Trusteam Finance (plus de 800 M€ sous gestion), société de gestion innovante dont la particularité est d’utiliser, parmi les critères de sélection des entreprises, la satisfaction clients.

Stéphane Toullieux participe au Comité de Surveillance de FunShop (une start-up robo-advisor) et d’autres start-ups comme Solidanim (effets spéciaux), Skippair (croisières), Madeuxièmeecole.com (Mooc pour enfants) et Diplomeo (moteur de recherche et comparateur de formations).
Fintech Mag lui a posé quelques questions en exclusivité.

 

Fintech Mag : Bonjour Stéphane Toullieux. Votre entreprise se distingue par de nombreux investissements dans les Fintech. D’où vient cette appétence pour les technologies ?

Stéphane Toullieux : Le monde est très mouvant. A la base, je suis plus un entrepreneur qu’un banquier. Je m’intéresse depuis longtemps aux moyens de faire évoluer les business models. Les disrupteurs, de type Amazon ou Netflix, m’intéressent particulièrement pour la bonne raison qu’ils inventent leur métier.

Depuis 5 ans environ, je cherche à comprendre, de manière exhaustive, ce que peut apporter l’innovation technologique dans le domaine de l’investissement.
Du temps de la Financière de l’Echiquier, nous avons ainsi exploré un large éventail de technologies pour développer notre entreprise. Les Big Data, par exemple, recèlent un potentiel énorme pour les professions financières.

Je m’efforce d’aller chercher des sources d’information et d’innovation en permanence et m’inspire d’autres entrepreneurs, pour bien comprendre où sont les ruptures. Il est fondamental de distinguer les changements structurels du buzz : on trouve de tout, beaucoup de substance, mais également beaucoup d’informations fumeuses…

 

Fintech Mag : Que pensez-vous du concept très à la mode de « coopétition » ?

Stéphane Toullieux : Quitte à provoquer, je pense que la rupture technologique viendra peut-être d’une banque. Les moyens des institutions financières sont considérables et leur capacité à acquérir des technologies initiées par des startups et à les déployer est réelle.

Un acteur comme JP Morgan, aux USA souhaite ainsi se placer en amont de la technologie Blockchain. Mais d’autres acteurs, comme Orange ou les GAFA vont bien sûr se positionner. On ne sait pas à quoi ressemblera le marché d’ici 10 ans, ni qui sortira vainqueur de cette course. Ce qui est sûr, c’est que de nombreux processus sont nettement améliorables, par exemple les transferts d’argent. La différence viendra certainement de la puissance financière de l’acteur et de sa capacité à développer de nouveaux systèmes d’information dynamiques et très réactifs.

Concernant le concept de « coopétition », il me semble qu’il n’existe pas de séparation si marquée entre acteurs traditionnels et nouveaux entrants. Pour moi, l’ « Uberisation » est un concept détestable, en cela qu’il est souvent agité comme menace managériale auprès de salariés déboussolés. Je reconnais en revanche que les modèles de ces nouvelles entreprises – Uber, Airbnb, etc. – soient très intéressants, en ce sens qu’ils apportent une disruption réelle (les chiffres sont spectaculaires) et sont surtout orientés clients. Je ne pense pas que les banques vont mourir en quelques mois comme certains oracles le clament, car au contraire de ce qu’il se dit, je crois en la capacité des banques à se remettre en question et à redéployer leurs capitaux, même si le processus est bien sûr plus long que dans une start-up.

Et justement puisqu’on parle de start-ups, je pense que beaucoup vont disparaître dans les prochaines années. A titre d’exemple, le marché du peer-to-peer lending regroupe déjà trop d’acteurs. Il est très positif que de nouveaux modèles de financement des PME aient vu le jour, mais plus de 70 plates-formes en France c’est beaucoup trop. Pour recadrer le débat, la population de la France correspond plus ou moins à celle du Texas et de la Californie réunis ; c’est un marché qui compte mais pour lequel il n’y aura pas de place pour tout le monde. Je souhaite rester positif et certains acteurs comme Prêt d’union, Unilend ou lendix sortent d’ores et déjà du lot, il sera très difficile de les rattraper.

Parallèlement, je crois aux bienfaits de la pression exercée aujourd’hui par les Fintechs sur le monde bancaire. Cela débouche aujourd’hui sur des prises de participation, voire sur des acquisitions. De plus, il est toujours utile de sortir de sa zone de confort et de se remettre en question.

 

Fintech Mag : Quelles sont pour vous les technologies les plus porteuses pour les années qui viennent ?

Stéphane Toullieux : Incontestablement la blockchain véhicule un énorme potentiel. Au-delà de la cryptomonnaie Bitcoin qui l’a fait connaître ce protocole open source, a deux caractéristiques majeures : il est décentralisé et cohérent. Il laisse envisager tous les possibles, y compris en dehors de la stricte Fintech.

Dans le domaine des paiements, nous n’en sommes qu’aux prémices d’une vague de simplification qui devrait s’accélérer grâce à l’apparition de nouveaux standards. Transferwise a pris sa place dans les paiements transfrontaliers en proposant une offre moins chère, plus rapide et plus simple que les paiements interbancaires traditionnels. Je reste assez fasciné par le modèle développé par Square qui a été introduit en bourse aux USA à l’automne, et particulièrement par son schéma de simplification de la vie du commerçant du paiement à la comptabilité.

Le domaine du prêt en ligne a bien démarré, il reste à convaincre les PME de diversifier leurs sources de financement via ces nouveaux acteurs. Ces derniers doivent aussi fiabiliser la qualité des emprunteurs afin de ne pas être trop vite qualifiés d’apprentis banquiers…En tout cas, le modèle de Lending Club, grand succès américain dirigé par un français, fait des émules et c’est bien !

Dans le domaine de l’épargne financière (les fameux robo-advisors), je ne suis pas convaincu par les modèles qui reposent uniquement sur les robots. Une petite partie de la clientèle fera totalement confiance aux algorithmes, cela correspond à une vraie demande, mais je pense que globalement le conseil humain reste hautement nécessaire. Je pense ainsi que la place des conseillers en gestion de patrimoine n’est pas en péril mais qu’au contraire les nouvelles technologies sont autant de nouveaux outils pour servir les clients. Fundshop en France l’a bien compris en se positionnement clairement dans une démarche B to B to C. La qualité des algorithmes doit bien sûr être validée, aucun des modèles proposé n’ayant passé de crise majeure en condition réelle, nous manquons en cela d’un peu de recul.

Dans les mois qui viennent, l’expérience utilisateur sera sur toutes les lèvres. C’est la tendance de fond qu’on voit poindre. Les Fintechs apportent le regard de l’utilisateur et permettent de comprendre son intérêt ou ses motivations. Le design-thinking est pour cela un outil essentiel. Sinon, comme je le disais plus haut à propos de Square, la tendance sera non seulement à la simplification, mais également à la transparence et à l’efficacité (ou l’optimisation). La démarche « Lean start-up » change ainsi la donne. C’est aussi vrai pour les grandes entreprises qui souhaitent l’adopter.

 

Fintech Mag : Selon vous, quelle est la place de la France dans le concert international des Fintechs ?

Stéphane Toullieux : La France est un terreau fertile d’excellents ingénieur(e)s, de formidables entrepreneur(e)s, de scientifiques reconnus dans le monde entier. Parallèlement, la BPI fait, depuis sa création, un travail remarquable. Mais… la France manque d’argent. Le Ministre de l’économie, Emmanuel Macron, l’a souligné en visitant le CES de Las Vegas : nous n’avons pas de fonds de pension, pas de fondation d’université, j’ajouterais que les plus riches partent pour des raisons fiscales… Il est très difficile ainsi de monter son premier investissement, c’est à dire lever environ 50 000€, même avec la fameuse « love money ». Il est encore plus difficile de décrocher le financement de Venture Capitalists (300 000€). Nous manquons d’acteurs qui acceptent de prendre des risques. Les belles levées publicisées dans les sites spécialisés masquent la réalité d’une levée en VC limitée à très peu de dossiers à la sortie des incubateurs. Etant mentor de startup, je peux en attester !

Les Fintech françaises pourraient aussi plus innover en profondeur. Les Fintechs regorgent d’entrepreneurs très dynamiques, mais au final on trouve beaucoup d’idées copiées des Etats-Unis et de Grande-Bretagne. Un acteur comme Blablacar a construit sa différence, il n’existe pas beaucoup d’équivalents dans le monde. A part le compte Nickel en France qui est une idée originale avec une dimension sociale passionnante, la majorité de l’écosystème est constitué de « mee too ». Mais je crois fermement que si nous sortons de ce schéma, nous allons faire un malheur !

Le soutien public, avec la French Tech notamment, mais aussi un réseau d’incubateurs dense est très efficace au démarrage, nous nous appuyons ainsi sur des bases de qualité.

 

Fintech Mag : Vous parlez des aspects sociaux. Cet aspect vous tient particulièrement à cœur ?

Stéphane Toullieux : C’est vrai. Lorsque j’étais à la Financière de l’Echiquier, j’ai été à l’origine de la création d’une fondation. Je considère que quand on réussit, on se doit de partager. J’apprécie particulièrement le travail d’Axylia (NDLR : Stéphane Toullieux fait partie du jury de ce prix) qui décerne des prix dans les domaines de la finance responsable et de la philanthropie. J’ai été fasciné par la démarche de Marc Benioff chez Salesforce. Selon lui, 1% du CA, 1% du temps et 1% du capital d’une entreprise doivent être consacrés à une démarche sociale. Cet aspect est rarement présent au démarrage d’une start-up, souvent du fait de son manque de fonds ne serait-ce que pour survivre. Pourtant des initiatives comme Compte Nickel ou MPesa en Afrique sont emblématiques du rôle social que peut jouer le mariage Finance et innovation. Une page reste donc à écrire, dans laquelle les Fintech ont bien sûr leur rôle !

 


 

  • En complément :

Les livres de chevet de Stéphane Toullieux :
– « Lean Startup » par Eric Ries
– « Business Model generation » par Alexander Osterwalder
– « Zero to One » de Peter Thiel

Un article des Echos sur « la finance responsable »
Et un autre (en anglais) sur « la disruption dans le secteur financier »

  • A lire sur Fintech Mag :

« Les 3 défis à relever cette année par les banques » 

« Fintechs : La disruption financière est encore loin d’être aboutie » 

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février 12, 2016 7:51
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