Euronext fait partie de ces institutions qui semblent avoir toujours été là. Le groupe est né de la fusion des Bourses d’Amsterdam, Bruxelles et Paris, en 2000, puis Lisbonne en 2002. Il gère désormais six marchés, dont la Bourse de Dublin et un marché régulé à Londres. Lors de sa création à l’aube de la monnaie unique, l’objectif du groupe était alors d’harmoniser les différents marchés financiers de l’Union Européenne. Aujourd’hui, il se donne pour mission de soutenir les marchés de capitaux européens pour financer l’économie réelle

Installé au cœur de la Défense, aux côtés des plus grands groupes français, Euronext se développe au fil des évolutions sociétales, technologiques et financières. Le groupe pan-européen déploie bon nombre d’initiatives : formations aux entreprises, plateforme technologique de négociations, investissements et créations dans des startups Tech, etc. 

L’occasion de faire le point avec le Président Directeur Général d’Euronext Paris, Anthony Attia.

Anthony Attia, pouvez-vous vous présenter ?

J’ai une formation d’ingénieur. J’ai effectué toute ma carrière dans l’industrie des infrastructures de marché, c’est-à-dire la Bourse. J’ai travaillé en Europe et ai également passé 5 ans aux Etats-Unis entre 2009 et 2014 pour travailler sur l’intégration entre Euronext, la Bourse pan-européenne, et la Bourse de New-York – le New-York Stock Exchange.

Nous travaillons dans une industrie où la technologie a une place centrale. Les Bourses qui réussissent sont extrêmement robustes au niveau de leur technologie et ont la propriété intellectuelle de leurs systèmes. Euronext s’inscrit dans cette stratégie.

Je dispose de plusieurs casquettes dans mes fonctions, comme l’ensemble des membres de la direction d’Euronext. Je suis Président Directeur Général d’Euronext Paris, l’opérateur de la Bourse de Paris et également membre du Directoire d’Euronext N.V., la Bourse pan-européenne qui regroupe les Bourses de Paris, Bruxelles, Lisbonne, Amsterdam et Dublin (nous avons également une présence forte à Londres et New-York). Je suis en charge des activités de cotation pour le Groupe, c’est-à-dire les introductions en Bourse et des activités de post-marché (chambres de compensation, et activités de règlements de livraison). Enfin, je suis Président du Conseil de la startup Blockchain LiquidShare.

 

Euronext est une PME ! Nous sommes environ 850 collaborateurs en Europe, dont 400 en France. Notre modèle fédéral réunit les marchés français, belges, néerlandais, portugais et irlandais qui gardent une empreinte locale très forte et une dynamique commune. Nous mettons en commun la plateforme, notre savoir-faire. Pour un investisseur, cela signifie que lorsque qu’il échange des titres sur Euronext, il négocie sur l’ensemble des marchés d’Euronext. Nous gardons aussi des relations très fortes avec chaque régulateur national et les écosystèmes locaux. Ce modèle, qui a été mis en place il y a 18 ans, est aujourd’hui décliné de façon très efficace.

Je dirige des équipes dans chacune des Bourses européennes. Chacun a des responsabilités locales importantes. Au quotidien, nous nous concentrons sur l’essentiel et sur nos objectifs. Je délègue et reste proche des équipes opérationnelles dans mon management. Etant passé par une grande partie les métiers de l’entreprise, je n’ai pas de difficultés à aller sur le terrain.

Stéphane Boujnah, Président du Directoire d'Euronext et Anthony Attia, Directeur d'Euronext Paris
Stéphane Boujnah, Président du Directoire d'Euronext et Anthony Attia, Directeur d'Euronext Paris

Quel bilan 2018 tirez-vous de l’activité d’Euronext ?

Nous avons eu une année extrêmement intense. Nous avons démarré l’année avec la mise en place la nouvelle directive européenne qui a impacté tous les marchés européens, l’ensemble de la chaîne de négociation, les données sur toutes les classes d’actifs : MIFID 2. Nous avons dû nous adapter, tout comme les investisseurs, les sociétés cotées et les autres entreprises de marché. Cela a représenté un gros investissement, notamment technologique, pour être prêt en janvier 2018.

Ensuite, Euronext a acquis la Bourse de Dublin. Cela nous apporte une expertise que nous n’avions pas sur les obligations (les corporate bonds, c’est-à-dire la dette des entreprises) et sur la cotation des fonds. Mais elle nous apporte également une proximité avec le Royaume-Uni, ce qui est intéressant, surtout dans un contexte de Brexit.

Nous avons également mis en place une nouvelle plateforme technologique, Optiq, à l’été 2018.

Dans l’ensemble, les marchés mondiaux ont été mouvementés en 2018. Le Brexit et le risque de guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis ont notamment créé de la volatilité sur les marchés. Nous avons également eu un marché des introductions en Bourse en demi-teinte. Cette année, nous avons accueilli 29 introductions en Bourse sur les marchés d’Euronext, et au total 40 en comptant celles sur Euronext Access, un marché qui offre un accès simplifié à la Bourse. Nous avons eu beaucoup d’annulations et reports d’introductions en Bourse. Nous avons cependant tout de même réussi à faire mieux qu’en 2017 en termes de nombre d’opérations, où nous avions réalisé 27 introductions en Bourse.

Par ailleurs, Euronext a annoncé au troisième trimestre 2018 avoir atteint une partie de ses objectifs stratégiques et financiers avec un an d’avance. Nous préparons notre prochain plan stratégique qui sera annoncé à la fin du premier semestre 2019.

Quels sont vos enjeux pour l’année à venir ?

Le Brexit bien évidemment ! Une partie de nos clients est au Royaume-Uni. Chacun se prépare par défaut à un scénario de Brexit dur. Euronext accompagne ses clients dans leurs travaux d’analyse d’impact et de préparation.

Nous préparons également le déploiement de notre plateforme Optiq sur les marchés dérivés qui aura lieu l’année prochaine. Euronext est aussi en charge des marchés de dérivés sur indices comme le CAC 40 ou des marchés à terme sur matières premières. L’un de nos contrats phares est le contrat sur le blé.

Nous suivons également de près les innovations technologiques autour des tokens, du cloud ou de l’Intelligence Artificielle. Dans ce cadre, l’année prochaine, nous devrions être opérationnels sur la plateforme LiquidShare, une fintech lancée en 2017 dans laquelle nous investissons aux côtés d’autres partenaires.

Enfin, le développement d’offres basées sur les critères ESG – Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance – est une attente forte de nos clients, émetteurs ou investisseurs. Promouvoir l’investissement de long terme, la transparence des marchés, la gouvernance d’entreprise ou accompagner la « décarbonisation » de l’économie sont des principes au cœur des préoccupations de nos clients.

La salle de surveillance d'Euronext Paris
Dans la salle de surveillance d'Euronext Paris

Quel est l’état des lieux actuel, six mois après le lancement de votre plateforme technologique Optiq, qui accompagne les investisseurs dans leurs négociations ?

La qualité technologique de notre plateforme de négociation est clé pour Euronext. La robustesse de la plateforme traduit la notion de confiance en la Bourse. Il faut également une plateforme capable de soutenir et d’absorber des quantités gigantesques d’ordres d’achat, d’ordres de vente et de diffuser des données en temps réel. On parle de centaines de millions d’ordres qui sont gérés chaque jour, de centaines de millions de données qui sont diffusées en temps réel.

Il y a aussi un facteur essentiel dans notre métier : c’est l’équité d’accès. Il faut s’assurer que chaque acteur qui travaille avec nous, ait la même équité de traitement. Nous parlons de « temps de latence » dans les ordres, nous devons garantir ce même temps de latence pour tout le monde, et le plus faible possible. Nous déterminons le prix des actions des sociétés et nous le diffusons à tout le monde en temps réel.

Les transformations technologiques sont des étapes très importantes : dans notre industrie, nous changeons de plateforme et modernisons les architectures tous les 8 ou 10 ans. Je crois que cela va s’accélérer dans les années à venir. Ces transformations se font avec nos clients, ce n’est pas simplement un projet d’Euronext.

Optiq est basée une architecture complètement innovante qui utilise la technologie Kafka, devenue la référence sur ce type de plateformes. Optiq, c’est la capacité à être plus agile dans l’ajout de nouveaux produits, de nouvelles fonctionnalités, de nouveaux clients, tout en gardant la robustesse qui est notre marque de fabrique. Nous y avons prévu un niveau de tolérance aux pannes extrêmement important, un data center de secours, des tests de bascule auprès des clients et une réplication des données en temps réel.

Le 25 juin 2018, nous avons migré nos marchés actions (CAC 40, PME, etc.) sur Optiq. L’ensemble de la chaîne d’opérations, de la collecte d’ordres jusqu’à la négociation, est maintenant disponible sur la nouvelle plateforme.

Et les résultats sont bons ! Nous avons divisé par dix les temps de latence (les réponses données aux ordres d’achat). Aujourd’hui, nous avons des temps de réponse entre 20 et 30 microsecondes et qui peuvent atteindre 15 microsecondes au plus bas. Il est très difficile d’aller en-dessous, car cela équivaut à repousser les limites physiques. Nous avons également une capacité d’absorption des volumes additionnels qui a été multipliée par 10. Cela nous permet d’absorber les crises de marchés et les mouvements très intenses. La plateforme nous permet finalement d’être plus innovants sur les initiatives, comme la nouvelle plateforme pan-européennes de lancement des ETF (Exchange Traded Funds, des OPCVM cotés sur les marchés d’Euronext), que nous lançons en 2019.

L'entrée des bureaux Euronext Paris
L'entrée des bureaux Euronext Paris

Quels enseignements tirez-vous de vos premières éditions du programme TechShare, qui forme les entreprises Tech sur les conditions d’introduction en Bourse ?

Nous sommes très enthousiastes vis-à-vis de TechShare. C’est un grand succès !

Lorsque nous l’avons lancé, il y avait une trentaine de sociétés présentes. Pour la dernière édition, nous comptions 135 sociétés participantes. L’objectif du programme TechShare est de préparer les dirigeants de sociétés innovantes à l’introduction en Bourse. Ce n’est pas une décision qui se prend facilement, elle implique les fondateurs, les dirigeants, les investisseurs etc. TechShare fonctionne comme une Université ou un Executive MBA des PDG des sociétés technologiques. Il s’agit d’abord de prendre la décision d’y aller ou non, toujours en connaissance de causes. Nous sommes sur des processus de long terme, certains prendront la décision dans 2 ou 3 ans. Nous exposons les dirigeants aux partenaires avec qui ils devront travailler, que ce soit les auditeurs, les commissaires aux comptes, les banquiers, les investisseurs, etc. Nous leur faisons rencontrer les patrons de sociétés cotées qui ont vécu cette expérience-là. Et il y a toujours un effet networking fantastique entre les participants, car ce sont des sociétés de tous les pays (françaises, belges, néerlandaises, allemandes, espagnoles, italiennes, suisses, etc.) qui sont présentes. Et ces sociétés couvrent tous les aspects de la Tech (digital, sciences de la vie, CleanTech, paiements, etc.). Le fait de se retrouver tous ensemble créé une réelle émulation, voire des partenariats.

4 sociétés issues de ces promotions qui sont entrées en Bourse dont Osmozis (février 2017), Balyo (juin 2017), Theranexus (octobre 2017) et Oxatis (avril 2018). Nous sommes complètement engagés à faire grandir TechShare et créer de vraies communautés des futures licornes.

Concrètement, le programme se déroule sur une année scolaire, de septembre à juin. Les entreprises se retrouvent sur des campus, comme celui d’HEC Paris. Ce sont des sessions plénières de 2 jours, avec des présentations et ateliers par les académiques d’HEC et les professionnels, ou des ateliers spécifiques pour adresser les problématiques, les écosystèmes et l’environnement réglementaire de chaque pays, qui se déroulent lors d’après-midi ou de soirées.

Quelle est la position d’Euronext vis-à-vis des Initial Coin Offering ?

Evidemment, depuis l’émergence de la Blockchain, nous nous y intéressons. Nous essayons de comprendre si ces innovations vont modifier ou améliorer notre chaîne de valeurs.

Le lancement de la startup LiquidShare est l’étape numéro 1 de cette réflexion. L’idée avec LiquidShare est de travailler avec tout notre écosystème, et non pas seulement Euronext : la société a été cofondée avec la Société Générale, BNP Paribas, S2iEM, Caceis, la Caisse des Dépôts, Euroclear et bien évidemment Euronext.

Nous ne sommes pas sur du proof of concept ou de l’expérimentation. Nous travaillons dur sur une première application réelle de la blockchain pour notre industrie, qui va moderniser toute la chaîne de post-marché sur la négociation des PME. C’est une approche européenne qui devrait faciliter l’accès au marché pour les PME.

Nous avons décidé de ne pas nous impliquer sur les cryptomonnaies car nous estimons que ce n’est pas notre rôle et nous souhaitons rester ancrés sur l’économie réelle. Nous avons eu du mal à voir le lien entre les cryptomonnaies et l’investissement de long terme ou les marchés sécurisés.

En revanche, il est clair que les ICO et les STO, Security Token Offering, sont des phénomènes que nous observons de près. Nous travaillons étroitement avec le régulateur français, l’Autorité des Marchés Financiers, qui souhaite définir un cadre réglementaire. Il est important pour nous d’accompagner les investisseurs sur ce genre d’opérations.

LiquidShare pourrait être adaptée pour organiser des tokens. Nous voyons les STO comme une continuité de ce que nous faisons sur LiquidShare. Mais nous attendons le cadre réglementaire ferme de l’AMF, que nous appliquerons ensuite.

Chez Euronext Paris
Chez Euronext Paris

Chez Fintech mag, nous évoquons souvent la nécessaire pédagogie sur les sujets financiers : comment faire pour que les particuliers soient davantage sensibilisés à des sujets comme les vôtres ?

C’est un sujet très important pour Euronext. Un marché de qualité est un marché qui réunit une diversité d’investisseurs : des particuliers, des institutionnels, des fonds généralistes ou spécialisés etc.

Un des enjeux, beaucoup plus en Europe qu’aux Etats-Unis, est de réconcilier les investisseurs individuels avec la Bourse. C’est une expression que nous utilisons beaucoup car il y a aujourd’hui une forme de désintérêt. Les investisseurs étaient beaucoup plus nombreux avant la crise financière. Aux Etats-Unis, ces investisseurs ont été plus prompts à revenir ; le phénomène est beaucoup plus lent en Europe. L’appétit des investisseurs particuliers évolue vers la recherche de sens. Nous voyons un taux de participation très important des investisseurs individuels sur les introductions en Bourse de sociétés de sciences de la vie ou de recherche médicale. Cela donne du sens aux investissements, sur une démarche véritablement long terme.

En contraste avec cette tendance, on observe un appétit pour des véhicules risqués et non encadrés tels les cryptomonnaies ou les options binaires. Ce ne sont pas des produits que nous promouvons auprès d’investisseurs individuels. Nous travaillons avec les banques françaises pour la promotion des produits de Bourse : les actions, les ETF, les warrants, les certificats, etc. qui ont des niveaux de risque variés mais bénéficient d’un cadre très réglementé. Nous travaillons également avec les banques en ligne pour moderniser l’image de la Bourse pour des investisseurs qui attachent de l’importance à la digitalisation, au fait de pouvoir accéder à tout grâce à son smartphone. Enfin, nous travaillons avec le gouvernement pour accompagner au mieux les privatisations potentielles à venir dans les prochains mois ou prochaines années, afin que les investisseurs individuels puissent en bénéficier.

Je crois également qu’il y a un sujet qui devient de plus en plus important : la formation ! Il faut arriver à changer l’image que les gens ont des marchés financiers. Nos marchés, c’est aussi la finance durable, la finance verte, les tokens, la gouvernance ou la transparence. Nous pouvons reconnecter ces notions avec la société par la formation, que ce soit auprès de très jeunes comme des collégiens ou lycéens, ou auprès des professionnels. C’est un défi que nous devons relever tous ensemble.

Dans la salle de surveillance d'Euronext Paris
Dans la salle de surveillance d'Euronext Paris