La finance durable fait partie de ces expressions qu’on entend dans toutes les bouches : mais que comprend-elle et qu’ambitionne t-elle ? Résolument tournée vers le futur, la finance durable est source de promesses et de bienveillance. Le plus dur restant à démêler les actions concrètes des promesses flottantes des entreprises et institutions.

Les enjeux de notre époque, qu’ils soient climatiques, économiques, ou sociétaux, ne nous laissent plus le choix : les messages de la finance durable s’adressent à tous. Et pour les décrypter et nous inspirer, nous avons demandé à deux esprits entrepreneurs fins connaisseurs des initiatives de finance durable de répondre à nos questions.

Edouard Plus, Directeur de l’accélérateur Fintech le Swave et anciennement Directeur Adjoint de la recherche sur les sujets de finance responsable et finance climat, est aux côtés d’Anne-Claire Roux, Directrice de l’initiative Finance for tomorrow, portée par Paris Europlace.

Pour information, vous pouvez retrouver l’interview d’Edouard Plus autour de l’accélérateur du Swave ici, et l’article sur le bilan de la loi de la Croissance verte ici).

Edouard Plus, pouvez-vous nous présenter les actualités du Swave ?

@Edouard Plus

Le Swave a lancé mardi 18 septembre sa deuxième campagne de recrutement de Fintech. Celle-ci devrait nous amener à accompagner 40 à 45 startups au total (en comptant les 23 de la première promotion), toutes spécialisées dans le secteur financier (banque, assurance, paiement) à compter du 2 janvier prochain prochain. A cette occasion, nous lançons également une bourse dite “Diversité” qui a vocation à aider les projets du secteur répondant à nos critères d’exigence académique et business et ayant, par ailleurs, la particularité d’avoir été fondé par des femmes et/ou des entrepreneur(e)s issu(e)s de quartier dit “Politique de la Ville”. Cet appel à projets est également l’occasion pour Le Swave de renforcer son association avec Finance for Tomorrow en permettant à l’initiative de sourcer des projets innovants dans le secteur de la finance durable, que nous regroupons sous notre axe de recrutement “Finance inclusive”.

Anne-Claire Roux, pouvez-vous présenter Finance for Tomorrow et vos actualités ?

@Anne-Claire Roux

C’est une initiative, lancée en juin 2017, qui compte aujourd’hui une soixantaine de membres ainsi que des observateurs internationaux comme l’initiative finance du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP FI). Émanation de Paris Europlace, Finance for Tomorrow  a pour vocation de faire de la finance verte et durable l’élément moteur de la finance française. Cela signifie que nous encourageons par divers moyens tout ce qui contribue à la réorientation des flux financiers vers une économie bas carbone et inclusive, alignée sur l’Accord de Paris et les Objectifs du Développement Durable. Nous avons lancé, dès 2015, un événement de haut niveau, le Climate Finance Day, qui permet de rassembler les leaders de ce mouvement, qui a pris une ampleur internationale. Cette année, il aura lieu le 28 novembre à Paris et il est couplé à la réunion annuelle des banques engagées sur le sujet (la Global Roundtable de l’UNEP Fi)  dans le cadre d’une semaine dans laquelle se dérouleront de nombreux side-events.

Nous organiserons notamment un side event du Climate Finance Day dédié à la Fintech le 28 novembre après-midi dans le tout nouvel espace « la Place » du Palais Brongniart.  Ce sera l’occasion de montrer comment la digitalisation peut contribuer au financement de la transition énergétique et des enjeux de développement durable et de présenter le lauréat du Challenge « Fintech for Tomorrow » que nous lançons cette semaine avec plusieurs partenaires dont le Swave.

Pouvez-vous nous partager la définition de la Finance durable qui vous semble la plus pertinente ?

@Edouard Plus

La finance durable, c’est pour moi la finance du monde de demain. C’est une finance qui se conçoit comme un moyen et non comme une fin en soi. Lors de notre inauguration, j’ai été très heureux d’entendre Bruno Le Maire, notre Ministre de l’Economie et des Finances, préciser dans son discours que le profit pour le profit n’était plus ce que la finance devait viser. La finance durable, c’est donc celle qui permet au monde de faire face aux défis qui s’imposent à lui à court, moyen et long terme. On retrouve dedans l’accès aux services financiers des populations qui en sont encore exclues; que l’on parle des particuliers en situation difficile (en France comme à l’étranger) ou des professionnels (TPE, PME, Professions libérales…). On trouve également les questions de finance climat, d’investissement à impact positif, de tout ce qui permettra d’atteindre les objectifs de Développement Durable des Nations Unies.

@Anne-Claire Roux

Notre nom “Finance for Tomorrow” symbolise bien le message que nous portons. La finance pour demain doit être celle qui sert à financer une économie qui sera encore là demain parce qu’elle aura su anticiper et se transformer pour affronter les défis environnementaux et sociaux auxquels nous avons déjà commencé à faire face. La finance durable, c’est celle qui permet de mobiliser les volumes d’actifs nécessaires à la transition et à la résilience qui sont colossaux. Cela suppose de nouveaux partenariats et de nouveaux outils financiers basés sur des partenariats entre acteurs publics et privés, entre acteurs financiers traditionnels et Fintech, pour proposer au marché les innovations dont il a besoin pour mettre la finance au service de l’économie durable, qui prend des visages multiples.

Quelles sont les initiatives de Finance durable (France ou étranger) que vous voulez féliciter ?

@Edouard Plus

La première de ces initiatives, c’est à mes yeux nécessairement Finance for Tomorrow. Lancée en 2017 sous la présidence de Philippe Zaouati et grâce au travail acharné de l’équipe d’Anne-Claire, Finance for Tomorrow a rassemblé les acteurs de la place de Paris autour d’une idée simple mais tellement efficace: la finance durable doit être un axe de différenciation majeur de la place de Paris face à ses concurrents européens. Il reste maintenant aux groupes de travail de Finance for Tomorrow à trouver les cas d’application concret de cette idée dans tous les domaines de la finance, innovation incluse. Et c’est sur ce segment que Le Swave souhaite apporter sa contribution.

A l’échelle internationale, soulignons également le travail effectué par High-Level Experts Group (HLEG) de la Commission européenne sur la finance responsable, qui a eu le mérite de mettre sur papier les différents chantiers auxquels il faut maintenant s’atteler. Notons également l’implication de plusieurs investisseurs français et européens qui s’attèlent à développer des méthodologies d’évaluation d’impact de leurs investissements, comme en attestent les travaux de recherche de Novethic et ceux, plus globaux, des PRI.

@Anne-Claire Roux

Je ne peux que faire écho aux propos d’Edouard, auxquels j’ajouterai qu’il est indispensable que les places financières agissent de façon collaborative pour promouvoir la finance durable. Naturellement, elles ont tendance à être en compétition mais la constitution d’un réseau international de 17 places financières pour le développement durable (FC4S-Financial Centers for Sustainability) porté par l’ONU Environnement est un bon signal. La suite des travaux du HLEG, portée par un groupe d’experts techniques, lancée avant l’été et dans laquelle plusieurs membres de Finance for Tomorrow sont représentés,  doit également permettre la mise en oeuvre du plan d’action européen sur la finance durable qui place l’Europe en chef de file au niveau international.

Avez-vous une recommandation à faire au gouvernement français ?

@Edouard Plus

La France, lorsqu’elle a adopté l’article 173 de la loi sur la Transition énergétique, s’est posée comme l’un des leaders européens en matière de reporting du secteur financier sur les questions de la responsabilité sociale et environnementale.

La feuille de route prévue par ce texte implique de dresser un bilan de l’action des différentes institutions concernées à horizon fin 2018 (après 2 exercices comptables de reporting). A l’issue de l’exercice 2017, nous avons toutefois déjà pu constater ce que le HLEG pointe notamment du doigt dans son rapport: l’absence de standards comptables et de métriques communes aux investisseurs pour expliquer leur action de façon concrète dans le champ de la RSE limite grande la prise d’initiative que devait entraîner la logique dite “comply or explain”. Bien que le sujet ne soit pas facile à traiter, il serait extrêmement bien vu que les pouvoirs publics définissent ces standards, à l’image de qui a pu exister, en comptabilité générale, lorsque les International Financial Reporting Standards (IFRS) ont été mis en place. Cela requiert certes un certain activisme gouvernemental, mais la cause est juste et mérite que le législateur s’empare de la question sans détour.

@Anne-Claire Roux

Là encore, je fais écho à Edouard puisque nous garderons le leadership français construit autour d’un alignement sans équivalent entre cadre réglementaire, investisseurs et entreprises engagées, à condition de mieux organiser et standardiser tout ce qui entre dans le cadre de la finance durable. Nous avons une opportunité de le faire avec les discussions autour de la loi dite Pacte. C’est pourquoi notre président Philippe Zaouati  a lancé un appel pour la verdir : https://www.linkedin.com/pulse/verdir-la-loi-pacte-philippe-zaouati/

Quels sont les pays dont la France devrait s’inspirer en termes de Finance durable ? 

@Edouard Plus

Il n’existe pas aujourd’hui de modèle dominant en matière de finance durable. Le sujet est encore trop jeune et trop polymorphe pour que l’on puisse dégager un pays plus qu’un autre. Certes, la dynamique suédoise est souvent mise en avant, et l’action des grands investisseurs institutionnels néerlandais est une proposition qu’on ne peut ignorer. Mais la France a déjà mis sur la table un certain nombre de propositions dont elle n’a pas à rougir (article 173, label TEEC pour les fonds d’investissement “verts”). Il n’en demeure pas moins que le pays qui prendra le leadership sur la question sera celui qui sera en capacité de former un consensus sur les standards comptables de la finance verte et qui arrivera à porter ceux-ci au niveau européen et mondial.

@Anne-Claire Roux

La finance est par nature internationale mais l’initiative spectaculaire de la Commission européenne qui a adopté un plan d’action volontariste sur la finance durable en mars 2018 a mis l’Europe aux premières loges. Il reste un défi important : donner la même force au mouvement dans tous les pays d’Europe. Aujourd’hui, la finance durable est très peu développée dans certaines zones, comme l’Allemagne ou les pays du Sud. Il faut accélérer en s’inspirant les uns et les autres des meilleures pratiques.

La Finance durable va t’elle devenir un vivier d’emplois ? A t-on un vrai besoin “d’éduquer” les professionnels ?

@Edouard Plus

Lorsque les méthodologies seront abouties, et qu’il faudra les maîtriser, très certainement. Déjà aujourd’hui, les cabinets de conseil sortent de plus en plus régulièrement des offres destinées à accompagner les acteurs du secteur financier dans leur transition. Des armées de consultants commencent à se mettre à l’oeuvre dans les institutions financières. Mais tant que la contrainte réglementaire ne sera pas précise, il y aura toujours un frein au développement de cet emploi.

Faut-il “éduquer les professionnels” ? Oui… oui… et encore oui… Hormis des personnes qui ont un intérêt personnel pour la question ou celles qui partagent le credo que la finance durable est profitable sur le long terme, on trouve encore pléthore de professionnels tout à fait étrangers à ces questions (et qui ne se les posent même pas…). Il faut donc sensibiliser, former et agir.

@Anne-Claire Roux

Oui et c’est déjà le cas ! Les experts du sujet ne sont pas très nombreux et les offres d’emploi sont nombreuses car la plupart des acteurs financiers importants sont en train de développer des activités dans ce domaine. Le challenge est effectivement de former à une échelle beaucoup plus large toute la chaîne financière des gérants aux commerciaux, en passant par les services marketing et même leurs clients ! Cela suppose une mobilisation générale.

C’est pourquoi nous avons un groupe de travail sur l’éducation et la formation et que nous avons lancé des partenariats avec des grandes écoles et universités. Novethic, un de nos membres, a développé une offre de formation continue pour s’adresser à ceux qui sont déjà en poste. C’est une clef indispensable pour développer la finance durable avec la rapidité nécessaire pour faire la transition que nous appelons de nos vœux.

Edouard Plus, directeur du Swave

Edouard Plus est le directeur du Swave, 1ère plateforme d’innovation française  dédiée à la fintech.

Analyste financier de formation, il a travaillé pour de grandes banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole S.A.) avant de se lancer dans la vie d’entrepreneur en co-fondant Beyond Ratings, première Regtech de la finance climat.

Par la suite Directeur de la recherche adjoint chez Novethic, filiale de la Caisse des Dépôts dédiée à la finance responsable, et membre des groupes de travail de Finance for Tomorrow, il est recruté en 2017 par Paris&Co pour construire et diriger le programme d’accompagnement des startups du secteur financier. Edouard Plus est diplômé de Sciences Po Lille, de l’ESSEC MBA et de l’Ecole des Mines-Paristech.

Anne-Claire Roux, directrice Finance for Tomorrow

Anne-Claire Roux est directrice de Finance for Tomorrow au sein de Paris Europlace. Elle est en charge des différentes activités de Finance for Tomorrow (groupes projets, organisation d’événements, animation du réseau des membres) ainsi que des relations institutionnelles et du développement international. Elle était auparavant Directrice Finance Durable de Paris Europlace et a notamment, à ce titre, était responsable de l’action de Paris Europlace lors de la COP21 et de la COP22, notamment la coordination globale du premier Climate Finance Day organisé à Paris en mai 2015.

Elle a également été en charge au sein de Paris Europlace, des relations avec la Russie et le Kazakhstan, et notamment de la coopération avec les places financières de Moscou et d’Astana, ainsi qu’avec divers partenaires locaux.

Anne-Claire Roux est diplômée de l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) et a travaillé sur les impacts politiques et environnementaux de la préparation des Jeux Olympiques d’Hiver de Sochi en 2014. Elle détient également un Master en Sciences Politiques et une licence d’Histoire de l’université de Paris-Sorbonne (Paris I et Paris IV).