Certaines entreprises n’ont pas attendu la fin des interminables débats sur l’utilité pressentie des cryptomonnaies, pour les intégrer à leur propre activité et stratégie. Sujet de prédilection entre collègues dans les open-space, les cryptomonnaies sont moins évidentes à aborder côté entreprise et corporate que pour son usage personnel.

Le pure-player Streetpress, la société de conseil Talan et le géant américain Kodak l’ont fait. Alors, qu’est-ce qui a poussé ces entreprises à utiliser les cryptomonnaies et à en faire un outil stratégique ? Et quoi en retenir ?

Focus sur 3 cas d’usages des cryptos.

 

#1 StreetPress : tester de nouveaux modèles économiques

 

Cas d’usage

Le média en ligne urbain StreetPress à destination des 20-35 ans, a choisi de tester un nouveau modèle de revenu en novembre 2017. L’initiative, clairement explicitée dans un article du site[1], spécifie que pendant une semaine, les ordinateurs des internautes mineront automatiquement une crytomonnaie, le Monero (via la technologie CoinHive) à chaque lecture sur StreetPress. Très concrètement, le minage opérés par les ordinateurs consiste à valider des transactions en Monero, en cryptant les données et en les enregistrant dans la blockchain. En mutualisant la puissance de chacun des ordinateurs connectés, les calculs réalisés rapportent au site quelques millièmes de centimes d’euros par minute. L’initiative semble d’autant plus intéressante pour le pure-player qui privilégie les formats d’articles longs (entre 5 et 10 minutes de lecture par article) car plus l’internaute reste connecté sur les articles StreetPress, plus le site est rémunéré avec la monnaie virtuelle.

 

Résultats

Pour le média indépendant, l’objectif était de tester un modèle économique différent de celui des abonnements, paywall et espaces publicitaires. Malgré la transparence du projet et l’engagement de la communauté StreetPress, le montant récolté au bout d’une semaine peut en désabuser plus d’un : 2€. Le média a pour prochaine ambition d’augmenter la puissance de calcul des ordinateurs pour espérer atteindre une centaine d’euros en un mois de temps.

 

Ce qu’on en pense ?

L’expérimentation tentée par StreetPress se place dans une démarche essentielle dans l’utilisation des cryptos : elle intègre entièrement son audience, par ailleurs potentielle source de rémunération, dans le projet. On peut également espérer que le recours aux monnaies virtuelles dans la monétisation évite l’écueil de la gestion des données (le manque de visibilité et d’objectifs sur la stratégie et la mauvaise valorisation).

 

#2 Talan : renforcer la collaboration entre collègues

 

Cas d’usage

Depuis janvier 2018, la société de conseils en transformation digitale Talan offre la possibilité à ses 2000 collaborateurs d’échanger et de convertir une cryptomonnaie corporate : le TalanCoins (tc). Chacun peut ouvrir un compte sur l’application rattachée à la blockchain de la société et recevoir les 100 tc automatiquement crédités. Libre ensuite au collaborateur de les valoriser : il peut soit les transférer à ses collègues qu’il souhaite remercier (comme par exemple pour une mise en contact business, pour l’investissement dans un projet, etc.), soit les convertir sur le Shop TalanCoin contre différentes avantages (cela va des goodies, jusqu’à la réservation d’un temps de présentation d’un projet au Comex). L’autre conversion notable pour les collaborateurs se déroule sur le Campus Talan où les tc sont échangés contre des temps de formation, de certification, des participations à des conférences ou encore des  salons pros.

 

Résultats

Le double objectif de l’entreprise est de créer de nouveaux procédés de transmission (de savoir-faire, d’expertise, etc.) en interne, de favoriser les échanges entre salariés et de développer une application concrète de la blockchain. En deux mois, plus de 600 comptes utilisateurs ont été créés par les collaborateurs de Talan, soit 1/3 de l’effectif total. Plus de 2500 transactions ont été comptabilisées, dont 5% dans le Shop, pour 28000 tc échangés. Le coût global du projet n’a pas été dévoilé par l’entreprise, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 185 millions d’euros en 2017.

 

Ce qu’on en pense ?

L’application concrète est complètement intégrée à la stratégie RH de l’entreprise. Les collaborateurs, s’ils sont accompagnés dans l’utilisation de la monnaie virtuelle et des transactions possibles, contribuent à deux niveaux : pour le collectif mais également pour leurs propres objectifs. Et ce modèle est entièrement réplicable pour d’autres entreprises.

 

#3 Kodak : réaffirmer sa position sur le marché de la photographie

 

Cas d’usage

C’est au CES de Las Vegas ce janvier 2018 que l’entreprise Kodak a choisi d’annoncer l’utilisation de la cryptomonnaie, ici le KodakCoin, pour poursuivre son ambition depuis 137 ans : démocratiser la photographie. Elle fait appel à la crytomonnaie pour aider les photographes et agences à mieux gérer la question des droits d’image et de l’archivage. Mais aussi pour protéger les images et rémunérer les photographes en monnaie virtuelle, en fonction de leur utilisation. De façon pratique, cela fonctionne grâce à une plateforme de droits qui encrypte les données de propriété des photographes pour enregistrer leur travail passé et du moment ; ce qui leur permet d’autoriser ensuite l’accès via la plateforme. Grâce aux propriétés de la blockchain, la plateforme scanne en continue le web afin de surveiller et protéger l’adresse IP des photos enregistrées sur le système Kodak. Et lorsque l’usage non autorisé de photos est détecté, la plateforme gère intégralement les procédures d’autorisation pour dédommager le photographe.

 

Résultats

A cette annonce, 40000 investisseurs ont manifesté leur intérêt pour les jetons de Kodak. En retour, l’entreprise a averti que plusieurs semaines seraient nécessaires pour vérifier leur profil et qualification, résultant en une chute de 25% de l’action en seulement deux jours : les graphiques de ce début d’année suffisent à montrer l’ascension fulgurante du cours de Kodak et la retombée qui en suit. Du côté des principaux intéressés, les photographes ne se sont pas toujours montrés emballés par le paiement en cryptomonnaie, l’estimant comme une faible plus-value dont la valeur attend encore d’être reconnue.

 

Ce qu’on en pense ?

Bien qu’en complète cohérence avec la stratégie de l’entreprise, le bon usage des cryptomonnaies ne se décide pas sans concertation avec les acteurs concernés et sans gains réels. Pour une entreprise en totale transformation depuis plusieurs dizaines d’années, la démarche est d’autant plus risquée qu’elle doit être assumée.

 

Pour aller plus loin

Streetpress « Crypto-monnaie : on teste un nouveau modèle économique pour Streetpress »

France Inter « Sauver la presse avec des crypto-monnaies »

Challenges « Cryptomonnaie : Talan, cette entreprise qui a inventé le bitcoin RH entre collègues »

Talan « Talan révolutionne l’entreprise en créant le TalanCoin, une monnaie interne basée sur la blockchain »

Kodak « Kodak and WENN digital partner to launch major blockchain initiative and cryptocurrency«