Le Président américain qui brandit l’expression “fake news” à tout bout de champ, l’Etat français qui légifère sur une loi anti-désinformation … j’ai trouvé opportun de vous parler de ce sujet dans le monde des cryptos.

La désinformation se définit généralement comme l’utilisation des techniques de l’information de masse pour induire en erreur, cacher ou travestir les faits.

Le monde des cryptos n’échappe malheureusement pas à ce fléau, bien au contraire. A mon avis, c’est même un exemple type en la matière.

Nombreux sont ceux qui appellent le milieu des cryptos et de la Blockchain “le nouveau Far West”. Cette expression est certes relative à la possibilité de s’enrichir grâce à ce nouveau filon, mais c’est surtout parce que c’est encore un monde peu connu, un secteur peu réglementé où les bandits de grand chemin et les détrousseurs font fureur.

Leur arme fétiche ? Le marketing de l’information.

Leur motivation n’est en rien le militantisme ou la conviction, mais bien le gain économique.

Il existe des acteurs sérieux et honnêtes, mais ce ne sont pas toujours les plus visibles, aussi il est facile de tomber dans les pièges de personnes indélicates

Je suis moi-même tombée dans un de ces pièges il y a quelque temps: je pensais envoyer de l’argent à un projet visiblement très solide (belle communication, projet détaillé et intéressant, équipe compétente et complémentaire… ) mais ce n’était en fait qu’une arnaque montée de toute pièce, un scam.  Les arnaqueurs avaient pris des profils LinkedIn de personnes réelles, les avaient mis sur le dossier et sur leur site pour se donner de la crédibilité, mais c’était une usurpation d’identité.

Benebit

Un autre exemple de “scam”: Benebit. Avec un budget marketing de 500.000$ et une chaîne Telegram de 9.000 membres, ils ont créé un véritable engouement autour du projet. L’équipe était en fait fictive, les photos des membres avaient été prises sur un livre d’anciens élèves d’une école anglaise. Ils ont volé entre 2.7 et 4 millions de dollars durant la prévente et l’ICO.

Depuis j’ai appris de mes erreurs et j’ai eu la chance de travailler “de l’autre côté du miroir”, en tant que consultante marketing pour des entreprises ayant émis des cryptos. Cela m’a permis de voir les rouages de ce monde si particulier et de constater qu’il est possible d’éviter la plupart de ces pièges grâce à quelques mises en garde.

 

> Comprendre pourquoi la désinformation est un enjeu de taille pour de nombreux acteurs.

Le cours d’une cryptomonnaie est extrêmement lié aux informations qui paraissent à son sujet. C’est un marché encore jeune et sujet aux émotions.

Une rumeur négative? Le cours chute de 50%.

Un super partenariat en vue? Le cours augmente de 100% en une journée, avant de retomber 3 jours plus tard…

Ces variations peuvent en enrichir plus d’un, allant du simple trader au CEO d’une entreprise ayant un Token côté sur des exhanges et souhaitant voir le cours augmenter pour valoriser sa trésorerie.

Même si c’est immoral et potentiellement réprimandable, certains se livrent à une véritable guerre de l’information.

Quand vous lisez un article ou un message publicitaire demandez-vous à qui il profite (s’il indique que c’est “pour VOUS enrichir” sachez que c’est rarement le cas!). Quand vous vous abonnez à un groupe sur un réseau social, demandez-vous qui sont les personnes qui animent ce groupe (les administrateurs et aussi les membres les plus actifs) et quels sont leurs intérêts.

 

> Connaître les secteurs où les “fake news” font légion.

D’après mes observations, la majorité de la désinformation concerne les ICOs et les news sur les stratégies d’entreprise (annonce de partenariat, date de sortie d’un produit, etc.).

Elle peut aussi concerner les plus grandes capitalisations, comme le Bitcoin. Par exemple: le 12 Septembre 2017 Jamie Dimon, dirigeant de la banque américaine JP Morgan, annonce lors d’une interview à CNBC que le “Bitcoin est une fraude” “(…) qui ne vaut pas plus qu’un bulbe de tulipe” et que “ça finira mal”. Ses propos sont repris dans le monde entier et le cours du Bitcoin chute alors de 24%, passant de 4167 USD à 3186 USD. Le 15 Septembre, la JP Morgan Securities Ltd. acquiert près de 3 millions de dollars de “Bitcoin exchange-traded-notes” (ETNs) via le tracker “Bitcoin XBT”, un véhicule d’investissement populaire pour les investisseurs traditionnels et les sociétés de gestion financière qui veulent s’exposer au Bitcoin. Lors d’une interview à FoxBusiness en janvier 2018, Jamie Dimon s’excuse d’avoir dit que le Bitcoin était une fraude. Il est aussi à noter que JP Morgan n’en est pas à son coup d’essai avec les cryptos: depuis 2013, elle a demandé près de 175 fois à la SEC (autorité des marchés financiers américains) de créer sa propre cryptomonnaie, avec 175 refus. Plusieurs dirigeants ont quitté la banque pour rejoindre ou fonder des projets Blockchain et cryptos, comme Blythe Masters qui a co-fondé Hyperledger. Le 9 Février 2018, JP Morgan communique auprès de ses clients sur les “bénéfices d’un ETF sur le Bitcoin”, “le Saint Graal pour les investisseurs”, une étape de plus avant le lancement de ses propres produits (ETF, futures).

Les canaux les plus utilisés sont les médias en ligne, les sites de notation d’ICO et les réseaux sociaux (notamment Youtube, Telegram, Reddit, BitcoinTalk et Twitter)… Autrement dit partout ! Dès lors, comment repérer une information douteuse?

 

> Comprendre les règles de ce marketing.

La majorité des Etats ne reconnaissant pas les cryptomonnaies comme des actifs financiers, les acteurs du secteur des cryptos ont pu s’affranchir des règles strictes du marketing bancaire et financier.

Il faut savoir qu’il n’existe à ce jour aucune règle spécifique, aucune norme légale, aucun organe de surveillance ou de contrôle des messages diffusés au sujet des cryptos (vous ne verrez pas de petites mentions légales en bas des messages publicitaires des cryptos).

Les communicants sont assujettis aux normes de leur pays en la matière, aussi il est important de regarder le pays d’origine des projets (un projet français devra par exemple respecter les règles en matière de publicité mensongère ou d’utilisation des données personnelles, c’est moins le cas pour un projet thaïlandais).

Les projets cryptos utilisent majoritairement un marketing digital où l’enjeu est de susciter une émotion vive chez le lecteur pour l’inciter à acheter ou vendre rapidement. Les marketeurs:

  • utilisent souvent des techniques de séduction instantanée: “le seul projet qui révolutionne ceci ou cela”,
  • suscitent la peur de manquer: “Achetez maintenant après il sera trop tard”, “Dernière chance pour avoir vos 30% de bonus”, “Vendez tout avant d’être ruiné”,
  • affichent de grands noms: “En partenariat avec telle ou telle marque”.

Demandez toujours une preuve de ce que l’équipe avance comme information (le contrat de partenariat par exemple) et échangez directement avec eux.

Les groupes Telegram officiels de chacun des projets cryptos, ainsi que les LinkedIn des membres de l’équipe, restent les meilleurs canaux pour demander rapidement de l’information.

 

> Regarder le contenu de près.

Regardez toujours s’il y a une mention “press release” ou “article sponsorisé au début ou à la fin de l’article que vous êtes en train de lire, avec une clause du type “la rédaction décline toute responsabilité quant au contenu de cet article qui a été rédigé par un tiers, comme article publicitaire”. De très nombreuses ICOs ou investisseurs paient ces médias pour faire paraître un article valorisant, souvent écrit par l’équipe de l’ICO elle-même. Selon les médias, l’audience et le pays, le prix d’une telle publication varie entre 75$ et 5000$.

Exemple de la mention “press release” et du disclaimer pour les articles sponsorisés du site de bitscreener.com

Regardez s’il ne s’agit pas simplement de la traduction en français d’un article écrit dans une autre langue, mais dont les sources n’ont pas été vérifiées. C’est le cas par exemple de la rubrique “news” du cryptos-médias français https://crypto-analyse.org/. Ils ont l’avantage de traduire de nombreux articles dans la langue de Molière, mais la majorité ne sont pas des articles de la rédaction, simplement des traductions d’articles anglais. Le tout est de le savoir.

Regardez l’indépendance des sites de notation d’ICO. Le listing est gratuit sur la plupart d’entre eux, il suffit de remplir un formulaire d’information. La note de confiance est souvent liée au nombre de rubriques complétées par l’équipe (nom, pays, LinkedIn des équipiers, informations sur le token, etc.). Ce n’est en rien une note d’appréciation, simplement un indicateur qui dit que l’équipe a indiqué plus ou moins d’informations.

Préférez les sites comme https://icobench.com/ qui proposent, en plus des informations de base sur une ICO, des avis d’experts vérifiés par la communauté.

Méfiez-vous des ICO reviews sur Youtube qui portent des noms comme “Top 5 ICO for 2018” ou “Top 10 ICO to invest for the future” ou encore “xxx the best project to invest”. D’après mon expérience, seule une minorité des Youtubeurs cryptos est honnête et indépendante, c’est-à-dire qu’ils ne se font pas payer pour le contenu de leurs vidéos et ne parlent que des projets auxquels ils croient. Rappelez-vous que la plupart sont des influenceurs qui se font payer pour parler avec enthousiasme et conviction de tel ou tel produit, telle ou telle crypto. Ce sont davantage des acteurs que des experts. Les prix varient selon la durée de la vidéo, le travail de recherche et le nombre d’abonnés, allant de 500$ à 40.000$ la vidéo. Les paiements se font souvent en cryptomonnaie (ETH ou BTC), parfois en tokens de l’ICO en question.

Des exemples de vidéos d’ICO reviews ou de conseils d’investissement: pensez à vérifier s’il s’agit d’une vidéo sponsorisée ou d’une vidéo indépendante.

Ne vous fiez pas forcément à la taille d’une communauté d’un projet pour vous dire qu’il est fiable ou non (nombre d’abonnés, nombre de likes). En effet, les projets cryptos utilisent ce qu’on appelle des “Bounty Program”, des programmes qui récompensent en tokens les personnes qui “like” une page, rejoignent un groupe, postent un commentaire positif sur un projet, etc. C’est un nouveau type de ce que l’on appelle des fermes à clics, cette fois-ci décentralisées. Il existe aussi des services qui, moyennant rémunération, ajoutent 10 ou 30.000 membres à une communauté, d’un coup.

Vérifiez toujours que la communauté est vivante et non fictive, regardez le nombre de posts, la fréquence des échanges sur les réseaux sociaux, le nombre de personnes différentes qui parlent, etc.

 

> Faire ses propres recherches

Un projet qui a recours à ces techniques n’est pas forcément un mauvais projet. C’est tout le paradoxe. La guerre marketing et les enjeux financiers sont tellement forts, que toutes les ICOs et entreprises post-ICO (ou presque) utilisent ces techniques pour être visibles.

Les astuces dont je vous ai parlé doivent simplement servir à allumer une petite lumière qui vous dit de faire attention quand vous êtes face à une information relative aux cryptos.

Ne pas se précipiter, faire ses propres recherches sur des sites de qualité, s’entourer de professionnels, parler de vos découvertes et de vos doutes à vos amis, restent les meilleurs moyens de vous aiguiller dans la jungle des cryptos.

Méfiez-vous des personnes qui vous contactent directement, privilégiez le bouche-à-oreilles. Si vous avez un doute sur une crypto que vous ne connaissez pas, ou sur une personne qui vous semble louche, taper dans votre moteur de recherche le nom de cette crypto ou de cette personne + “scam. Vous verrez alors si d’autres personnes les ont déjà répertoriées comme arnaque. J’ai moi-même déjoué plus d’une arnaque grâce à cette technique.