En 2018, plus d’un français sur cinq a changé de métier dans les années qui précèdent. Tout changer pour apprendre un nouveau savoir-faire, se former pour acquérir de nouvelles compétences : un choix pour de plus en plus de professionnels, prêts à s’investir pour évoluer dans leur carrière.

La banque et l’assurance forment un village gaulois résistant : le secteur est certes connu pour sa grande mobilité, mais une mobilité interne ! Les collaborateurs ont l’opportunité d’évoluer, en changeant d’agences, d’équipes, en montant en grade, etc. Avec un taux de promotion de 15% dans les cinq ans (le plus fort taux selon l’étude de la Dares, novembre 2018), la banque est un secteur qui forme et accompagne.

Avec des nouvelles générations qui cumulent plusieurs activités, qui changent d’entreprise de plus en plus rapidement, comment peut-on aujourd’hui imaginer sa carrière évoluer ? Merete Buljo et Florence Karras ont toutes les deux passé plus de vingt ans dans un établissement bancaire, évoluant progressivement. A l’occasion du lancement de la rubrique Emploi de Fintech mag, on a recueilli leur témoignages et leurs avis pour se forger sa propre carrière dans la Fintech.

Merete Buljo, pouvez-vous vous présenter et nous retracer votre évolution de carrière chez Natixis ?

@Merete Buljo

Je travaille chez Natixis depuis les années 2000 et mon parcours n’est absolument pas linéaire ! Je suis aujourd’hui en charge de la transformation digitale et de l’expérience client chez Natixis Eurotitres. Dans ce métier de conservation de titres, nous gérons les marchés financiers pour la clientèle retail. Auparavant, je travaillais au sein du Groupe Banque Populaire et plus précisément dans la Direction des Systèmes d’Information, où j’ai exercé quasiment tous les métiers, de la programmation jusqu’à la direction de programmes.

Lorsque je suis rentrée chez Natixis, je suis devenue responsable de la maîtrise d’ouvrage, un métier qui n’existait pas au préalable et que j’étais appelée à créer : cela recouvrait la gestion de de projets sur la partie métiers tant sur la dimension de transformation des processus et organisations internes que la création de nouveaux modèles d’affaires. Par la suite, j’ai évolué sur différents métiers, toujours côté business, que ce soit sur les problématiques de moyens de paiement, de cash management, financement des grandes entreprises, etc. J’ai également travaillé pour les crédits à consommation, dans une fonction d’affaires générales couvrant  les domaines juridique, qualité, achats et logistique.

Avant de démarrer ma carrière professionnelle, j’ai fait des études d’informatique et je suis également historienne de formation. Cette double compétence, associée à ma double culture (je suis norvégienne), m’ont apportée de la hauteur et certainement une capacité à aborder les problématiques sous un angle sociologique et non uniquement technologique ou économique.

 

Florence Karras, pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre évolution de carrière ?

@Florence Karras

De mon côté j’ai une formation financière, qui me prédestinait assez naturellement à entrer dans la banque. Ce que j’ai fait ! Et j’y ai passé 25 ans exerçant diverses fonctions dans des domaines très différents. Je me suis frayée mon chemin passant ainsi de la finance à l’assurance, avant d’explorer en 2009 les services à la personne et revenir à l’assurance en tant que Chief Digital Officer. J’ai travaillé à la fois dans des directions centrales, des filiales de plus petite taille et sur des projets gérés en mode startup. C’était en 2009, on ne parlait pas encore d’intrapreneuriat, mais cela en était ! Ces multiples expériences m’ont permis d’acquérir une vision globale systémique de l’entreprise et de développer une large palette de compétences allant de la finance, au marketing, la communication, le digital, le business, le social media, sans oublier le management et les enjeux de la transformation.

Mon parcours fut guidé par mes choix du moment. Il n’est pas linéaire dans les disciplines et secteurs d’activités où j’ai exercé et certainement pas des plus classique pour le secteur de la banque. Passer de la finance aux services à la personne est un grand écart qui m’a ramenée à la réalité des enjeux de société ! Cela fait partie de ma personnalité : la curiosité et l’envie de toujours aller sur de nouveaux terrains guident mes choix. Et notamment mes choix plus récents. Il y a quelques mois j’ai entrepris un changement de cap professionnel en quittant la banque. J’ai plongé dans le grand bain de l’entrepreneuriat en créant ma société Canopsia à l’été 2018. Canopsia est une agence de voyage intérieur qui accompagne les dirigeants à faire un pas de côté (reconnexion à soi et la nature avec de la philosophie, la marche et le mindfulness notamment) pour développer tout leur potentiel de leadership, et devenir les leaders dont le XXIème siècle a besoin pour construire ensemble un futur désiré et humaniste. Ce projet est l’aboutissement d’un cheminement personnel, de convictions forgées sur le terrain de la grande entreprise et de la transformation digitale.  

 

62% des collaborateurs de la banque et assurance ont eu le même employeur entre 2010 et 2015 (étude Dares, novembre 2018). Vous en faites partie : pourquoi selon vous la banque “retient” davantage ses salariés que d’autres secteurs ?

@Merete Buljo

Une première explication est que la banque fait appel à des expertises pointues. Vous allez trouver dans la banque des personnes qui développent ces expertises financières de manière très approfondie. C’est une première motivation pour certains :  devenir un expert incontournable dans un domaine spécifique. J’ai par exemple des collègues sur les marchés financiers qui font cela depuis 30 ans et qui ne sont pas spécialement motivés par une mobilité vers d’autres domaines. Florence et moi avons évolué pendant très longtemps dans la banque (pour ma part encore aujourd’hui), toutefois nous avons changé très fréquemment de secteurs. Nous avons exercé pleins de métiers différents : peut-être que de ce point de vue-là, nous avons des profils atypiques.

Deuxième élément : a contrario, la banque offre énormément d’opportunités. Comme je l’évoquais, j’ai changé d’univers à de nombreuses occasions. Même si je travaille pour Natixis Eurotitres depuis 6 ans, j’ai connu un élargissement de périmètre et des restructurations qui permettent une évolution permanente à de nouveaux enjeux.  

Vu de l’extérieur, on imagine la banque comme un établissement qui ne bouge pas beaucoup. Mais la banque est en perpétuelle adaptation : depuis les années 90 (où j’ai commencé à travailler au sein de la banque), elle s’adapte en permanence. On parle certes beaucoup des nouveaux acteurs mais ce que l’on voit moins, c’est que la banque est dans une perpétuelle transformation et restructuration. Pour les profils qui recherchent une évolution de carrière et une multiplicité d’opportunités, la banque peut se révéler intéressante. Cela peut même se faire au sein d’une même banque : les banques sont des grands groupes. Natixis compte plus de 20 000 salariés dans 38 pays, et fait partie du Groupe BPCE qui en compte plus de 100 000 !

Troisième élément : il faut être honnête, les conditions de travail au sein des banques (en comparaison avec d’autres secteurs) peuvent être un élément de motivation ! C’est notamment le cas pour les jeunes femmes sur le sujet du congé de maternité. La convention bancaire, l’environnement dont on peut bénéficier et les acquis sociaux peuvent expliquer en partie la motivation à vouloir rester dans le secteur bancaire.

@Florence Karras

Je partage la même analyse que Merete. Il y a effectivement des métiers très spécifiques à la banque et la finance qui justifient des parcours au sein d’un même secteur et potentiellement même entreprise.

Ensuite, la banque est un secteur attractif où il y a aujourd’hui une richesse de métiers et de vrais enjeux de transformation. Les opportunités d’évolution sont nombreuses, il y a une diversité de métiers, de domaines d’activités et la possibilité de mobilité géographique. Les banques offrent aussi aux collaborateurs des opportunités multiples de formation, de mobilité, et de formats de travail nouveaux. Ce sont généralement des grands groupes qui permettent une diversité d’expériences, où on peut se réinventer et continuer à apprendre. Ce qui est déterminant, c’est le mindset de chacun et ses envies profondes quant à l’évolution de son parcours professionnel.  

Un dernier point : je pense que le secteur peut parfois retenir malgré lui des salariés parce qu’il y a des conventions de travail privilégiées comparativement à d’autres secteurs. Cela peut être un biais négatif qui nourrit les statistiques que vous annoncez. Des collaborateurs peuvent composer avec des postes qui ne sont pas forcément des plus épanouissants pour eux. C’est alors le statu quo ! Le confort est un “fil à la patte” dont il est parfois difficile de se détacher…  

 

Quels sont les derniers modèles d’évolution de carrière que vous aimeriez davantage voir se développer dans les banques ?

@Florence Karras

Ma réponse n’est pas spécifique à la banque. Notre monde évolue très rapidement, il faut être agile et flexible. Il faut se réinventer régulièrement. Beaucoup d’initiatives émergent dans les entreprises pour laisser un espace nouveau d’évolution aux collaborateurs.

C’est très positif mais je pense qu’il faudrait surtout faire évoluer le statut de salarié.  Il y a une startup dont je trouve le concept intéressant : Mobiliwork facilite la mobilité salariale temporaire inter-entreprises. Les salariés sont en fait détachés dans d’autres entreprises, d’autres univers et potentiellement d’autres métiers. C’est gagnant-gagnant pour les salariés et les entreprises.

Les jeunes générations sont nativement très mobiles dans leur carrière professionnelle, c’est peut-être moins le cas pour des quadras ou des quinquas qui ont fait carrière dans une même entreprise. Avec ce modèle, il y a une vraie opportunité d’être détaché dans une autre entreprise pour s’enrichir réciproquement, et ensuite revenir dans son entreprise avec une nouvelle dynamique. Cela permet de conserver la sécurité de l’emploi et d’être mobile dans le même temps. On s’est oxygéné, on a ouvert ses chakras et on s’est nourri de quelque chose de nouveau. Et je pense que ça peut contribuer à limiter le taux de désengagement, qui est particulièrement élevé aujourd’hui en France.  J’y crois beaucoup.

@Merete Buljo

Chez Natixis, nous avons déjà entrepris énormément de programmes et de formations pour les collaborateurs. En plus des formations classiques, il y a pléthores de formations en ligne, présentielles, de MOOCs, ou encore d’événementiel avec les Digital Days par exemple. Tous ces formats traitent de la transformation digitale et de la transformation des collaborateurs. Nous adaptions notre organisation pour “aplatir la pyramide” et alléger la ligne managériale. Nous formons les nouveaux managers dans les nouvelles attentes. Nous investissons énormément dans la transformation interne, l’acculturation au digital, les nouveaux métiers. Il y a deux ans, lorsque l’on parlait de growth hacking dans la banque, peu de personnes savaient ce que cela voulait dire.

Il y a également de l’événementiel (via des hackathons, challenge innovation, etc.) mais il faut aussi des processus pérennes pour faire évoluer en permanence les façons de travailler des collaborateurs. On en est là aujourd’hui : et pour ça, il faut dépasser le stade du hackathon ! Mais n’oublions pas que les collaborateurs sont eux aussi acteurs du changement et acteurs de leur propre changement.

Comme Florence, je pense que si l’on veut aller plus loin, il faut tester ces initiatives pour permettre aux collaborateurs de s’essayer sur d’autres secteurs. Chez Natixis nous avons un programme d’intrapreneuriat pour incuber des “startups internes” et permettre à des personnes de sortir de leur quotidien pendant 3 mois, 6 mois, 1 an voire plus. Ils travaillent sur la création de nouveaux modèles business et l’amélioration de l’expérience client.

Si on voulait aller plus loin pour ces collaborateurs, on pourrait imaginer de créer des spin-off pour s’exercer de façon plus concrète à devenir des entrepreneurs à la tête de Fintech co-détenus avec la banque. Il y a des grandes entreprises qui font cela aujourd’hui. Et cela peut se faire via un modèle comme celui qu’a présenté Florence, soit en dépassant l’intrapreneuriat et en devenant réellement fondateur pour tester la proposition de valeur.

 

Merete Buljo, quelle est votre démarche pour faire évoluer votre propre équipe au sein de Natixis ?

@Merete Buljo

Aujourd’hui, j’encadre une soixantaine de personnes. Mes équipes sont au cœur de la transformation, notamment autour d’un LAB Digital qui s’appuie sur les nouvelles méthodes de design thinking, d’innovation et de co-création. Elles bénéficient de formations spécifiques, pour devenir des experts et soutenir le reste de l’entreprise.

Et au-delà de la formation, il faut surtout les faire pratiquer, les faire créer de nouveaux produits soit en interne, soit en partenariat avec des Fintech. Nous ne devons pas nous arrêter à une expérimentation ou un POC, nous devons aller jusqu’à l’industrialisation. Régulièrement, je fais sortir mes collaborateurs du cadre de l’entreprise pour aller voir d’autres organisations ou des startups pour s’inspirer. Mais l’essentiel est la mise en pratique !

 

Florence Karras, quelles sont selon vous les opportunités de poursuite de carrière qui s’offrent à des profils comme le vôtre, après des années au sein d’un établissement bancaire ?

@Florence Karras

J’assume ! J’ai passé 25 ans dans la banque, et dans la même entreprise. Et je suis riche de cette expérience aujourd’hui. Mais dans l’inconscient collectif et celui des acteurs de l’emploi, quand vous vous remettez sur le marché du travail entre 45 et 50 ans, en ayant travaillé dans la même entreprise pendant 25 ans, on vous regarde un peu médusé et on vous souhaite bonne chance.

Sans grande surprise, le marché du travail n’attend pas forcément les personnes qui ont atteint ce bel âge de la maturité. Nous sommes trop chers versus des plus jeunes qui ont déjà quelques années d’expérience. La deuxième réalité à laquelle nous nous confrontons, ce sont ces foutues cases. Si vous êtes CDO dans l’assurance, on vous proposera très certainement un autre poste de CDO et probablement dans l’assurance.

Cela convient à certains et pas d’autres. Personnellement, cette idée que ton futur professionnel est la projection linéaire de ton passé me semble plus que inappropriée et à contre courant du monde d’aujourd’hui où l’on est invité à sortir du cadre en permanence.

Alors la bonne nouvelle, c’est que les opportunités sont multiples ! Tout dépend de l’état d’esprit avec lequel vous abordez ce changement de cap. Les opportunités, on se les créer ; elles ne tombent pas du ciel !

Cela nécessite de s’accorder un peu de temps pour faire le point sur son parcours, ses forces, ses convictions et ce qui nous anime, le sens et les valeurs particulières que l’on a envie de donner à cette nouvelle étape professionnelle.

Pour ma part, j’ai pris le chemin un peu plus risqué de l’entrepreneuriat. La bonne nouvelle est que selon une étude publiée récemment, l’âge moyen des entrepreneurs à succès est de 45 ans ! A suivre…

 

Et pour finir, quel est votre meilleur conseil pour se forger sa propre carrière dans la finance ?

@Merete Buljo

Tout d’abord, il faut avoir un esprit ouvert. Il faut aller ailleurs, s’ouvrir, rencontrer des gens, se nourrir des échanges, etc. Evidemment on peut aussi se nourrir de tout ce que l’on peut lire aujourd’hui. Les informations en ligne ne manque pas ! Personnellement, je suis moi-même active sur les réseaux sociaux, que je prolonge par des rencontres “IRL” – In Real Life !

Dès qu’il y a des événements à organiser, j’aime bien également faire venir des artistes, des musiciens, etc. Il faut sortir de son secteur, échanger avec des personnes qui sont dans d’autres secteurs très variés : des sciences humaines, des sciences technologiques, etc. pour comprendre les tendances de la société qui est en train d’évoluer en profondeur. Nous devons être nous-même acteurs de notre évolution et de nos changements.

@Florence Karras

Le paradigme a vraiment changé. Plus que jamais il faut vivre et s’enrichir d’un maximum d’expériences et prendre plaisir à ce que l’on fait. Il faut se convaincre que tout est possible. Cela parait toujours impossible jusqu’à ce qu’on le fasse. Alors allez-y !

Il faut être curieux, il faut avoir envie d’apprendre, et ça ouvre forcément des portes.

@Merete Buljo

Il faut être acteur de sa vie, professionnelle comme personnelle !

Merete Buljo

Née en Norvège et dotée d’un double cursus universitaire en technologies et sciences humaines à Oslo et à Paris, Merete Buljo rejoint l’industrie bancaire dans les années 90, où elle exerce tous les métiers de l’informatique, de la programmation à la direction de projets. Aujourd’hui en charge de la direction Expérience client & Transformation digitale, et membre du comité exécutif de Natixis EuroTitres, elle pilote de grands programmes de transformation et d’innovation côté business. Féministe depuis l’adolescence, et engagée de longue date dans l’inclusion dans la Tech, elle fonde en 2018 les Digital Ladies & Allies, une DoTank qui œuvre pour plus de mixité dans le numérique. Merete Buljo est également Vice-Présidente de la Chambre de Commerce Franco-Norvégienne.

Florence Karras - Canopsia

Tout juste diplômée d’un DESS Banque-Finance de Paris-Dauphine, Florence rejoint BNP Paribas en 1993. Dotée d’une capacité à impulser le changement et d’une audace constante, elle relèvera des défis successifs des marchés financiers aux services à la personne, de la finance à l’assurance où elle exerça pendant 4 ans la fonction de Chief Digital Officer. Culture du risque, esprit disruptif, le courage de ses choix, la sensibilité des enjeux de société, Florence fait bouger les lignes y compris la sienne pour devenir entrepreneur en 2018. CEO de Canopsia, agence de voyage intérieur, elle accompagne les dirigeants à faire un pas de côté pour développer tout leur potentiel de leadership, devenir les leaders éveillés dont le XXIème siècle a besoin pour dessiner collectivement un futur désiré et humaniste.