Les cours des crytomonnaies ont connu de très fortes baisses en 2018. Mais qu’en est-il des personnes qui travaillent pour produire ces cryptomonnaies, notamment le Bitcoin ? C’est cette réflexion qui m’a amené à m’intéresser au minage.

Petit rappel sur ce qu’est le minage de cryptomonnaies

(Retrouvez ma 2ème chronique, “Le jour où… j’ai appris à parler crypto”)

Les Blockchains de type “POW” (proof of work), comme celle du Bitcoin, sécurisent leurs transactions par un réseau d’ordinateurs en peer-to-peer (d’individu à individu). Techniquement, ces ordinateurs permettent de valider les transactions en résolvant des problèmes algorithmiques.

On appelle les personnes qui possèdent ces serveurs et ces ordinateurs les “mineurs”, en référence aux mineurs d’or. En effet, comme l’or, le Bitcoin a une quantité limitée. Et la seule façon de les créer est de les “miner”, c’est-à-dire de trouver les algorithmes qui sécurisent les transactions, jour après jour. Le processus de création monétaire d’une Blockchain “proof of work” est donc intrinsèquement lié aux mineurs, qui sont les seuls à percevoir les crypto-monnaies fraîchement émises, en récompense de leur travail de sécurisation.

Par exemple, pour la Blockchain Bitcoin, le mineur le plus rapide à trouver l’algorithme gagne 12,5 BTC. Autant vous dire que la concurrence est rude ! C’est pourquoi les mineurs se regroupent dans ce que l’on appelle des “pools” (Slushpool, Antpool, Bitmain…), pour maximiser leurs chances de trouver le plus rapidement possible les algorithmes et partager les gains. Pour être retenu, 51% de ce “réseau peer to peer” doit valider le résultat qui a été trouvé par l’un des mineurs.

On appelle une “ferme de minage” un site adapté où un ou plusieurs mineurs vont stocker et faire tourner leurs serveurs. Elles peuvent être privées ou ouvertes à des clients.

Illustration simplifiée de la création de valeur pour un mineur

Pour comprendre les spécificités et les enjeux actuels du minage, je suis allée à la rencontre d’Adrien Gombert, Président d’une importante société française de minage (Gwen SAS).  Il nous parle de ce secteur qu’il connaît bien et qui est en pleine mutation.

Adrien Gombert, président de GWENSAS
Adrien Gombert, président de GWENSAS

Julie Naudin : Bonjour Adrien, en quoi êtes-vous aujourd’hui légitime pour nous parler de minage?

Adrien Gombert: Bonjour Julie, je suis issu d’une formation d’ingénieur informatique et je me suis intéressé aux cryptomonnaies et au minage il y a 4 ans maintenant.

Il y a 2 ans, j’ai créé et développé la société GWENSAS, une société Française. GWENSAS opère des activités de minage en propre, de trading et d’hébergement de serveurs pour particuliers et professionnels. Le milieu du minage est extrêmement concurrentiel et il est important de bien savoir s’entourer. Depuis 2 ans, j’ai pu développer un réseau fiable et diversifié avec lequel j’échange régulièrement. Nous cherchons à créer régulièrement de nouvelles offres pour permettre aux mineurs particuliers et professionnels de résister à la crise actuelle, d’acheter, d’héberger et d’entretenir des serveurs de minage. Par exemple, notre dernière offre vient d’être lancée en partenariat avec un site industriel du Kazakstan, avec une électricité à 3 centimes le Kw/h, ce qui est une vraie révolution dans le milieu.

 

Julie Naudin: Vous connaissez le minage depuis 4 ans, comment avez-vous vu évoluer ce marché ?

Adrien Gombert: Je connais le minage depuis 2015, j’avais alors commencé pour «m’amuser» à miner sur les cartes graphiques de mon PC gamer. J’ai suivi le marché et j’ai évolué directement avec lui à partir de là. Je me suis intéressé aux machines dédiées au minage, notamment les ASIC, et j’ai créé un premier modèle de calcul de gains théoriques. En 2016, j’ai acheté mon premier serveur de minage s7 (qui n’était alors déjà plus rentable car remplacé par les s9) pour comparer les calculs théoriques à la réalité. Au bout de 2 mois, j’ai pu constater que le minage “théorique” et minage “réel” étaient très proches. J’ai alors acheté 3 s9, je les ai branché chez moi, et j’ai tourné avec jusqu’au début de 2017 pour éprouver mon business plan. A cette époque, le marché est alors devenu fou, le prix du Bitcoin ne faisait que monter et c’est à ce moment que j’ai créé la société GWENSAS. Avec mon associé, nous avons construit une ferme dans le Sud Ouest de la France.

Photo de la première ferme de minage de GWENSAS
Photo de la première ferme de minage de GWENSAS

Nous investissions tous les gains dans de nouvelles machines, pour accroître le poids de notre ferme. Fin 2017, nous avions plus de 350 machines en propre et notre site ne pouvait pas en accueillir davantage. Le chiffre d’affaires mensuel était de 120 000 euros, le marché avait explosé avec un Bitcoin à 16 000 euros. A partir de janvier 2018, le prix du bitcoin n’a fait que chuter alors que le nombre de mineurs ne faisait qu’augmenter (l’appât du gain avait attiré de nombreux nouveaux mineurs, les commandes de serveurs prenaient jusqu’à 6 mois tant la demande mondiale en nouvelles machines était forte). En août 2018, nous n’étions plus rentable en France avec une énergie à 10ct€/kWh et nous avons choisi d’éteindre notre site. Lorsque le cours du Bitcoin a encore chuté, nous n’avions pas d’autre choix que de tout arrêter ou de trouver de nouvelles solutions. Nous constations que chaque jour de nouveaux mineurs arrêtaient leurs machines car leurs charges étaient supérieures à leurs gains. Nous nous sommes alors adaptés et avons expédié la moitié de nos machines en Sibérie avec une électricité à 5ct€/kWh. Nous n’étions plus limités par notre site français et nous testions de nouveaux partenariats. Nous avons alors proposé cette offre à des clients externes et nous avons commencé à proposer nos offres au grand public. De nombreux “petits” mineurs nous rejoignent car ils ont arrêtés leurs machines et veulent bénéficier d’économies d’échelle.

C’est cette année que j’ai vraiment compris que pour vivre dans le minage de cryptomonnaies, il faut être celui qui a les charges les plus basses, et proposer la meilleure compétitivité.

 

Julie Naudin: Pourquoi?

Adrien Gombert: Le minage est un marché mondial. Plus il y a de machines de minage branchées en même temps, plus l’algorithme de validation des crypto monnaies est difficile à trouver et plus les gains sont faibles pour chaque membre de la Pool de minage (plus il y a de mineurs dans la Pool, plus le gain sera divisé). Quand le marché est en pleine croissance et que les volumes d’échange des cryptomonnaies sont élevés, tout va bien. Mais arrive un moment où la masse de mineurs devient trop élevée et les ratios de rentabilités chutent. Les gains diminuent. Les volumes d’échanges baissent. Les cours baissent. C’est donc celui qui aura le moins de charges ou le plus de trésorerie qui tiendra le plus longtemps. L’objectif est de tenir suffisamment longtemps pour que le ratio de rentabilité reparte à la hausse.

Julie Naudin: Comment une personne qui souhaite devenir mineur doit construire son business model aujourd’hui  ? (les différents coûts, les gains, les frais annexes…)

Adrien Gombert: Aujourd’hui l’investissement initial est énorme pour créer une ferme, il faut compter plusieurs millions d’euros et avoir des contacts fiables dans les pays où l’énergie est à bas coûts.

Le moyen le plus accessible pour devenir mineur aujourd’hui est de faire du cloud-mining, c’est-à-dire d’acheter de la puissance de calcul à une ferme de minage qui stocke et entretient les serveurs, et à en récolter les gains. C’est une solution simple car elle évite d’acheter les machines, la durée de l’engagement est de 1 ou 2 ans, et il n’y a pas besoin de connaissances techniques, etc. Cependant, il faut se méfier car de très nombreux sites de cloud-mining sont des arnaques (leurs frais sont supérieurs aux gains envisageables). Faites bien vos recherches avant d’y souscrire !

Aujourd’hui, les sites fiables proposent une électricité à environ 6ct€/kWh ce qui donne une rentabilité réelle quasi nulle quand on prend en compte les frais d’exploitation ou l’amortissement des machines (en fonction des offres).

De nombreux mineurs nous posent la question de la rentabilité, c’est pourquoi nous avons mis en ligne un simulateur de rentabilité Excel gratuit afin de faire la part des choses entre le théorique et le réel.

Aujourd’hui, je ne conseille pas d’investir dans un site où l’électricité n’est pas inférieure à 4ct€/kwh et de vraiment bien vérifier la crédibilité d’une société qui proposerait ce tarif.

 

Julie Naudin: Compte tenu du cours actuel des cryptomonnaies il semble y avoir plus de coûts que de gains… La question que tout le monde se pose est : est-ce encore rentable de miner en France ?

Adrien Gombert: Il n’est plus rentable de miner en France avec une électricité à 15ct€/kwh pour les particuliers et 10ct€/kwh pour les professionnels (sans compter les taxes afférentes).

Nous avons travaillé avec le Député Pierre Person afin qu’une exonération de la taxe sur l’électricité (la CSPE) soit accordée à notre activité de minage, mais même si cela devait arriver, la France ne serait pas compétitive par rapport aux sites étranger ou le surplus d’énergie est vendu à des coûts dérisoires.

En France nous avons le principe de « solidarité énergétique », cela implique qu’un consommateur en sortie de barrage hydraulique (où l’énergie produite ne coûte presque rien), paiera le même prix qu’un autre consommateur d’une zone saturée (avec production fossile ou éloignement important du site de production).

Or, les mineurs cherchent des sites où l’énergie est « perdue ». En effet, l’électricité se stocke très mal et le surplus non consommé est souvent perdu. Cela arrive lorsqu’un barrage rejette l’eau sans la turbiner, avec le torchage ou encore avec une centrale nucléaire vieillissante qui régule moins bien sa production et en gaspille une partie.

La France pourrait être un des pays les plus rentables au Monde mais il y a trop de contraintes politiques et fiscales. Vu le développement du parc à l’étranger, il est très peu probable qu’elle soit à nouveau une terre d’accueil pour les mineurs.

C’est pour cela que les mineurs français ont soit fermé soit ont délocalisé leur production.

Nous avons permis à certains de sauver leur business en facilitant leurs délocalisations et nous continuerons de le faire tant que le besoin existera.

 

Julie Naudin: Quel avenir voyez-vous pour le minage ? Comment le marché va évoluer selon vous ?

Adrien Gombert: Le marché du minage est aujourd’hui saturé, nous le voyons car depuis la chute du prix du Bitcoin, le réseau a fortement diminué. En un mois, la difficulté a baissé de 30%, cela veut dire qu’environ 30% des machines ont été débranchées. Pour le dire simplement, cela signifie que 30% des mineurs dans le monde ont cessé leur activité, de manière passagère ou définitivement. Cet évènement est vraiment exceptionnel.

Nous avons pu voir des images où les mines Chinoise jettent littéralement les machines par dizaine de milliers.

Les gros acteurs cherchent ardemment les sites où l’électricité est la moins chère, mais ces sites ne sont pas illimités et aujourd’hui ce sont des vraies perles rares (et ils le savent, ce qui complique les négociations). De nouvelles machines plus performantes sont produites, les s15, qui affichent un ratio consommation/gain meilleur de 50% par rapport à la génération précédente, les s9, qui constituent la majorité du parc actuel de minage dans le Monde.

Mais les machines sont chères et les investisseurs sont frileux dans le contexte actuel.

Je pense que tant que le Bitcoin ne repartira pas dans une tendance haussière les développements du réseau seront gelés, sauf à faire comme nous et de s’efforcer de trouver  sans cesse la perle rare.

Le minage est donc en pleine évolution, le temps où les particuliers pouvaient gagner de l’argent depuis chez eux avec un serveur dans la cave est révolu. Il semble que seuls les plus gros et les plus compétitifs survivront.

Si de plus en plus de Blockchains optent pour des validations sans minage intensif et passent au “POS” “proof of stake”, il n’en demeure pas moins que le minage reste le fondement majeur des Blockchains “proof of work” telles que celle du Bitcoin. En cela, il n’est pas prêt de disparaître, mais il va sans doute se concentrer sur quelques cryptomonnaies phares.

Photo de la première ferme de minage de GWENSAS
Photo de la première ferme de minage de GWENSAS